L. J. Ch
Mardi 22 avril 1807.
Je vois par votre lettre, ma chère fille, que vous êtes bien avec M. l'évêque de Rennes, ce qui est une très bonne chose pour notre famille de St-Malo. Je vous remercie de tout ce que vous lui avez dit pour moi. Votre visite s'est très bien passée, mais il n'est pas encore temps de chanter victoire ; un mauvais moment peut détruire tout ; au reste, tout est entre les mains du Seigneur qui tourne les cœurs comme II lui plaît. Nous n'avons aucun sujet de nous inquiéter ; il peut se faire que j'attende encore longtemps, mais si c'est sa volonté, c'est aussi la mienne ; je ne veux point en avoir d'autre que la sienne. On a lieu d'être content quand on est assuré d'être où II veut et de ne faire que ce qu'il veut. Je suis aise de votre visite à madame Régis et Fortunée. Laurence m'a dit que leur petite église est charmante.
Bien des choses à mesdemoiselles Deshayes et Lejay quand vous les verrez. Un de nos Bretons, jadis chef de Chouans, a été, ces jours-ci, bien tristement transféré d'ici à Bicêtre ; il est vrai qu'il y avait donné sujet. Je le recommande à vos prières ; il est dans un triste état. Prions pour qu'il fasse un bon usage de l'affliction que Dieu lui envoie.
Que Dieu conserve et fortifie votre faible santé ; la mienne est toujours fort bonne. Ne vivons que pour Lui et ne négligeons rien
pour Le glorifier et sauver les âmes rachetées par le Sang de son Fils.
. Je suis, en union des Sacres-Cœurs de Jésus et de Marie, tout à vous.
Dimanche, 3 mai 1807.
Ma chère fille,
Je n'ai pu trouver un instant pour vous écrire vendredi par Laurence ; je n'ai pas même pensé à vous renvoyer vos lettres ; je vous les renvoie aujourd'hui. Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi auprès de M. l'évêque de Rennes ; j'ai su depuis qu'il avait vu M. Desmarets et qu'il l'avait fort pressé pour ma sortie, s'offrant de m'emmener à Rennes avec lui ; ce qui est un peu contraire à ce qu'il vous a dit. Desmarets lui a dit qu'il allait faire mon rapport, preuve qu'il ne l'a pas encore fait. Du reste, il lui a parlé très avantageusement de moi : on ne doit guère compter sur les hommes.
Mademoiselle Gaillard ne me paraît pas beaucoup convenir à l'œuvre qu'on propose ; cependant je m'en rapporterai à vous, parce que vous avez grâce pour cela et que vous pouvez mieux connaître la personne, ses dispositions, ses alentours. Voici mes raisons : i° Cela indisposerait grandement M. son frère, et nous avons déjà assez d'opposants parmi les prêtres. 2° Cela réveillerait son attrait pour le Carmel auquel je ne la crois point appelée ; elle serait infidèle à sa vocation. On la recevrait chez les Carmélites, elle en sortirait ensuite et que deviendrait-elle alors ? — Elle n'aurait plus les mêmes grâces pour rentrer parmi les Filles de Marie... Mais je le répète, je veux m'en rapporter à vous. Voyez devant Dieu, et avec vos sœurs, s'il n'y aurait parmi elles personne qui conviendrait mieux. Je regrette un peu mademoiselle Pillois ; je ne croyais pas, quand elle est partie, que ce fût pour se fixer ailleurs. Dieu l'a permis et j'adore ses desseins.
Je vous remercie de votre petit pot de beurre de la Prévalais, et de tout ce que votre amitié vous porterait à faire pour moi, mais dont je n'ai nul besoin. Je ne crois pas que votre bon prêtre de Rennes puisse être utile à mon Breton à Bicêtre ; il pourrait cependant essayer. Dieu se sert souvent de l'humiliation et de la souffrance pour ouvrir les yeux... La fable de M. Champion m'a paru insignifiante.
Adieu, ma chère fille, Que Dieu vous bénisse par la vertu de sa croix dont nous célébrons la fête.
Qu'il vous conserve et fortifie votre santé. J'ai appris avec un
touchant intérêt l'état de notre bonne demoiselle Deshayes ; redoublons nos prières pour elle.
Je suis, dans le Seigneur, tout à vous.
P. Jos.