L. J. Ch
Paris, 3 août 1791.
J'ai reçu avec bien de la satisfaction, mon cher et honoré Confrère, la lettre que notre commun ami m'a apporté de votre part. Je suis tout à fait de votre 6 vis pour ce qui regarde Mademoiselle Cler et je vais répondre en conséquence à la lettre qu'elle m'a écrite.
Je lui dirai qu'elle chercherait en vain ailleurs ce qu'elle trouve avec plus d'avantage pour son âme dans la présente situation. Je vois avec bien du plaisir que vous persistez toujours dans les mêmes sentiments de ferveur, de zèle et d'humilité ; et je bénis le Seigneur, dans toute la sincérité de mon âme, des dons qu'il se plaît à verser sur vous. Ce ne sont pas toujours ceux qui sont les plus éclatants aux yeux des hommes qui sont les plus précieux, et quand notre cœur est droit et sincère, les services que nous lui rendons ne lui sont pas moins agréables ni moins utiles pour nous et pour le prochain, quoiqu'ils soient plus cachés. La mesure de notre sainteté, c'est notre amour pour Dieu et pour le prochain ; pr qu'y a-t-il de plus intime et de moins connu aux hommes que cet amour ? Efforçons-nous donc de nous y perfectionner, de nous unir plus étroitement à Dieu, et d'agir en tout avec tout l'amour dont nous sommes capables ; cet amour répandra son lustre et sa noblesse sur nos moindres actions
et, quand Dieu ne se servirait pas de nous pour faire de grandes choses dans son Église, il ne nous en regarderait pas avec moins de complaisance ; ses desseins sur nous n'en seraient pas moins accomplis, et nous n'en serions pas moins heureux et pour le temps et pour l'éternité, parce que rien n'est grand, rien n'est saint que l'accomplissement de la volonté divine, et que Dieu ne regarde pas l'œuvre extérieure, mais l'amour qui nous fait agir.
Appliquons-nous, mon cher et honoré Confrère, à aimer un Dieu si bon et à le faire aimer. Que ce soit là le but de tous nos vœux, de toutes nos pensées, de tous nos travaux.
Jamais peut-être le monde n'a-t-il porté si loin sa malice contre Dieu et contre Jésus-Christ ; jamais on ne les a outragés avec tant d'audace et d'impiété. Il s'élève ici une secte qui fait de grands progrès, dont tout le but est d'attaquer la Divinité de Jésus-Christ et de jeter des ridicules sur tous les mystères de notre religion sainte ; que ce soit pour nous un nouveau motif de nous rallier de plus en plus sous les étendards de Jésus-Christ pour la défense de notre foi, pour préserver les peuples du danger qui les menace, et pour former tous ensemble un peuple saint qui se fasse un devoir de pratiquer ce qu'il y a de plus parfait dans les conseils évangéliques.
Je crois que l'usage des conférences peut y contribuer beaucoup ; j'ai bien à cœur qu'elles se fassent régulièrement et de manière à les rendre utiles et propres à ranimer chaque fois, dans tous les cœurs, le feu de l'amour et le zèle pour notre perfection et pour celle du prochain.
Je me recommande instamment à vos Saints Sacrifices et ne veux faire avec vous qu'un cœur et qu'une âme dans les Cœurs de Jésus et de Marie.
P. S. — Mademoiselle de Cicé me charge de vous présenter ses respects et de vous témoigner sa reconnaissance pour le petit livre que vous avez eu la bonté de lui envoyer.
Janvier 1792.
Loué soit Notre-Seigneur.
J'ai reçu presque en même temps vos deux lettres, mon Révérend Père et très honoré Confrère, il y a un peu plus d'une semaine ; bien des embarras m'ont empêché d'y répondre plus tôt ; mais quand j'en aurais moins eu, je n'aurais pu vous dire rien avant ce temps-ci sur ce qui regarde les demoiselles de la Barre. Je n'ai pu m'entretenir à loisir qu'hier avec celle qui m'a remis votre première lettre. J'en ai été content, et elle-même m'a paru satisfaite de ce que je lui ai dit de la Société du Cœur de Marie. Je l'ai présentée à la Supérieure ; je lui ai donné le petit livre. Nous continuerons à lui donner des
instructions jusqu'aux approches de son départ qui sera vers le commencement de mars, et je crois que je laisserai à Monsieur Simon le soin de lui faire faire sa Consécration, afin que cela se fasse en présence des sœurs avec qui elle doit être plus liée. Monsieur Simon me dit beaucoup de bien de l'autre sœur dont vous me parliez. Je suis charmé qu'elle soit admise pour la Consécration, avec la demoiselle Cler, à la prochaine fête de la Purification qui est le jour propre de la formation de la petite Société. Saluez-les toutes de ma part et de la part de leur mère qui leur souhaite toutes sortes de bénédictions. Nous disons la même chose à Mademoiselle Chevalier.
Je ne vois qu'un sujet de bénir Dieu dans ce désir que vous avez de croître sans cesse dans l'amour de Notre-Seigneur, dans la dévotion qui vous attache à son Cœur adorable, et dans le plaisir que vous ressentez lorsque vous voyez des âmes qui s'avancent dans son saint service. Je prie le Dieu des Miséricordres de perfectionner en vous ces dispositions, de sorte que l'esprit de Jésus-Christ vous anime et vous dirige en toutes choses et que, ne trouvant plus en vous aucun obstacle à l'entier accomplissement de ses adorables desseins, il soit l'âme de votre âme et l'esprit de votre esprit, et opère en vous une heureuse transformation de vous-même en lui. Mais je souhaiterais un plus grand dégagement dans le zèle que vous avez pour les âmes qui sont sous votre conduite. N'omettez rien de ce que vous croyez pouvoir faire pour leur perfection, mais lorsqu'elles ne vous paraissent pas y répondre assez, attendez patiemment le moment de Dieu. Vous devez être bien aise que quelquefois elles s'adressent à d'autres qu'à vous et que même elles leur donnent toute leur confiance, car vous ne pouvez pas être assuré si cela ne serait pas plus avantageux pour ces âmes, et si l'esprit de Dieu ne les porte pas à le faire. Par là, votre paix ne sera point troublée et ne dépendra en aucune manière de ceux ou celles que vous dirigez.
J'écris à Monsieur Simon qu'il peut, toutes les fois qu'il le jugera convenable, vous admettre aux instructions particulières qu'il fait à ses filles. Tout ce que vous me dites du jeune homme qui se présente pour notre Société me paraît fort bon ; mais il faut considérer à qui il s'adresse pour direction ; ce point demande beaucoup de circonspection. Si Monsieur Simon le trouve propre, qu'il l'admette ; il faut l'instruire en particulier jusqu'à sa Consécration. Alors il pourrait être présent aux Conférences dont le but serait de ranimer l'esprit de la Société, mais non aux délibérations qu'on y ferait, ou aux questions et cas de conscience qui ne regarderaient que les prêtres. Dans le catéchisme spirituel ou les dialogues de Surin, vous pouvez trouver abondamment de la matière pour des instructions familières et très parfaites ; je ne sais si je puis vous procurer ici la Cité mystique. Je crois que Monsieur Simon ou Monsieur Moizans doivent avoir quelques livres de la Société que j'ai apportés avec moi à Rouen.
Quand je trouverai l'occasion, je pourrai en envoyer quelques autres.
Que votre vie soit une oraison continuelle, c'est ce que nous devons nous proposer ; il est pour cela nécessaire de donner à ce saint exercice tout le temps que nous pouvons ménager sur nos autres occupations. Mais, dans l'oraison, il ne faut pas rechercher des goûts, des consolations, des lumières ; une oraison, pratiquée dans la nudité de la foi et au milieu des sécheresses et des ennuis, contribue souvent plus à nous dépouiller de nous-même et à nous revêtir de Jésus- Christ que celle où l'âme abonderait de toutes sortes de délices.
Au Citoyen Lange, à Rouen.
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