‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 90 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

10 octobre 1796.

Mon Révérend Père, J'ai lu avec édification la lettre que vous m'avez écrite par notre cher confrère, et le compte que vous m'y rendez de votre situation et des principales choses qui vous regardent. Je ne vois rien, dans ce que vous me marquez avoir, qui soit contraire au dénuement dont nous faisons profession, pourvu que vous regardiez tout cela comme n'étant point à vous et que, dans l'usage que vous en faites, vous consultiez le bon plaisir de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui vous l'avez consacré. Je sens que votre faiblesse, votre peu de santé et des besoins que l'habitude a rendu nécessaires et presque naturels, demandent des ménagements dont d'autres pourraient peut-être se passer ; ne croyez pas déplaire à Notre-Seigneur en vous les accordant ; ce bon Maître daigne condescendre à la faiblesse de ses serviteurs et, d'ailleurs, de bas sentiments d'humilité peuvent compenser avec avantage ce qui pourrait manquer à la rigueur de notre pauvreté. Si cependant il vous restait encore quelque doute ; si par exemple il n'y aurait pas quelque chose de superflu, soit dans les tableaux qui ornent votre chambre, soit dans les vêtements qui sont à votre usage, c'est à celui qui, dans votre ville, est à la tête de la Société, à vous décider là-dessus.

Ne soyez point inquiet au sujet du temps prescrit dans cette petite Société pour l'oraison, si vous ne pouvez pas entièrement le remplir, puisque vous y suppléez par d'autres exercices de piété qui sont ordonnés par votre règle primitive, je veux dire celle des Chartreux ; je croirais même que, dans les conflits des deux règles, lorsque vous ne pouvez pas remplir en même temps l'une et l'autre, c'est à votre règle primitive qu'il convient que vous donniez la préférence ; nos règles ne sont pas autorisées, elles n'obligent point par elles-mêmes sous peine de péché ; les vôtres sont bien antérieures et vous n'êtes

pas dispensé de celles qu'il est en votre pouvoir de pratiquer ; c'est pourquoi, je crois que vous devez toujours les observer préférablement aux autres. Le fréquent usage des oraisons jaculatoires a toujours été très conseillé par les maîtres de la vie spirituelle ; si c'est, de plus, pour vous un point de règle, c'est un nouveau motif d'y être plus fidèle. Je suis charmé que vous trouviez de la conformité entre les Règles du Sommaire et celles de Saint Bruno ; cela ne m'étonne point ; comme le Sommaire n'est qu'un précis des moyens de la perfection évangélique, il doit quant au fond s'accorder avec l'esprit de tous les Ordres religieux ; d'ailleurs la Compagnie de Jésus, dès sa naissance, a toujours eu la plus grande liaison avec le saint Ordre des Chartreux. C'était le seul Ordre dans lequel il nous était permis de passer.

Si votre solitude extérieure est maintenant moins rigoureuse qu'elle n'était auparavant, que votre solitude intérieure soit plus parfaite ; prenez, autant qu'il est en vous, tous les moyens qui peuvent servir à rendre votre union avec Dieu plus intime et plus continuelle. Aimez la retraite et le silence, retranchez avec le monde tout commerce qui ne serait pas nécessaire. Occupez-vous toujours, ou de Dieu, ou avec Dieu, ou pour Dieu et, lorsque le besoin du prochain et la gloire de Dieu vous obligent à exercer les fonctions du saint ministère, faites en sorte d'être alors, par Jésus-Christ et conjointement avec Jésus-Christ, comme un instrument passif entre les mains de Dieu.

Je vous remercie bien sincèrement de tous les soins et de toutes les peines que vous vous êtes donnés et que vous vous donnez encore pour l'une et l'autre Société. Il n'est pas nécessaire que je vous en demande la continuation, puisque cette bonne œuvre vous est devenue comme personnelle. Je prie le Seigneur d'être lui-même votre récompense, et dans cette vie et dans l'autre : c'est l'unique que vous désirez.

Ce que vous me dites de cette ancienne demoiselle qui s'intéresse à nos sociétés et qui désirerait être elle-même admise dans la Société du Cœur de Marie mérite bien que nous fassions quelque chose pour elle ; ce ne serait point précisément un obstacle exclusif de ne pouvoir assister aux assemblées, pourvu qu'elle puisse être d'ailleurs suffisamment instruite de ce qui regarde la nature et les obligations de la Société. Nous en avons reçu ici plusieurs qui sont dans ce cas. On est vraiment de la Société du Cœur de Marie, on en a l'esprit, on en remplit toutes les obligations, quand on embrasse de tout son pouvoir la perfection évangélique, qu'on vit en conséquence dans un grand dénuement de toutes choses au moins intérieur, quand on se dépouille surtout de sa volonté propre et qu'on se propose d'agir par le mouvement qu'on reçoit de l'obéissance, et qu'on soit (est) fidèle à remplir de son mieux tout ce qu'on sait être de la volonté de Dieu ; or c'est ce qu'on peut faire en toutes sortes de circonstances, lorsqu'on est dans un état qui n'est pas incompatible avec la perfection.

Les personnes infirmes et malades n'en sont pas elles-mêmes incapables. Qu'on sonde donc d'abord si ce sont là véritablement les dispositions de la personne qui désire être admise ; si on les trouve en elle, des obstacles extérieurs ne doivent point nous empêcher de condescendre à ses bons désirs. Ce serait à M. Simon, comme Supérieur, à faire en dernier lieu cet examen et à décider.

Vous me demandez, en finissant votre lettre, ma bénédiction pour vous et pour nos chères sœurs de la Société du Cœur de Marie ; j'aurais bien sujet de m'humilier devant vous et devant elles à cause de mon peu de vertu ; cependant je vous la donne au nom du Seigneur et je le prie instamment de vous donner la sienne et de répandre sur vous ses grâces les plus abondantes, afin que vous soyez de plus en plus agréable à ses yeux et que tous ses desseins de miséricordre soient pleinement accomplis en vous. Je vous supplie instamment de lui demander pour moi la même grâce.

C'est avec les plus vifs sentiments d'estime et de respect que je suis, mon Révérend Père, tout à vous dans les S. S. Cœurs de Jésus et de Marie.

12 mai 1797.

Laudetur Jésus Christus.

Mon cher et respectable Confrère,

Je suis de retour de mon voyage, où j'ai rencontré notre ami Monsieur Beulé et quatre autres de nos Confrères qui n'ont pas l'avantage d'être connus de vous. Un de mes premiers soins est de répondre à vos deux lettres ; elles roulent sur deux objets : le premier vous regarde vous-mêmes ; le second regarde quelques cas sur lesquels vous me consultez.

Par rapport à vous-même et à vos dispositions, je crois devoir vous dire que, lorsque par la grâce de Dieu, votre conscience vous rend le bon témoignage que vous voulez sincèrement être à Dieu et que vous êtes fortement déterminé à faire tout ce qui est en votre pouvoir pour lui plaire, et je ne doute point que ce ne soit là votre disposition habituelle, il ne faut pas trop vous mettre en peine des différents états de lumières et de ténèbres, de consolations et de sécheresses, de repos et de travail par lesquels vous passez successivement. C'est une vicissitude nécessaire dans la vie spirituelle. Si vous vous arrêtiez trop à considérer dans lequel de ces états vous êtes, si cela vous alarmait, vous ressembleriez à un homme bien constitué qui serait toujours à se tâter le pouls. Ce serait au moins une chose inutile et dénoterait que vous seriez trop occupé de vous-même, tandis que votre premier soin doit être de vous en désoccuper le plus qu'il vous est possible.

Conservez bien précieusement la ferme détermination d'être tout à Dieu, et ne vous embarrassez pas du reste. Avec cette détermination, tout contribuera, sans que vous y fassiez presque attention, à perfectionner en vous l'œuvre de Dieu ; de même que, dans la nature, la vicissitude des saisons sert à porter les fruits de la terre à leur parfaite maturité.

Ne vous affligez en aucune manière de cette peine que vous éprouvez, soit à vous exprimer, soit à faire des instructions publiques. Dieu partage inégalement ses dons : ceux-là ne sont pas les moins bien partagés qui n'ont pas tant de ces dons extérieurs qu'on appelle grâces gratuites. Si Dieu nous donne peu de ce côté-là, Il demande aussi peu de nous et semble en dédommager par des grâces bien plus excellentes qui nous rendent plus agréables à ses yeux ; soyons contents chacun de l'état qui nous est assigné et n'en désirons pas davantage.

Cette résignation parfaite à la volonté de Dieu est le moyen le plus puissant pour attirer sur nous ces dons qui nous rendront plus propres à procurer sa gloire et le salut du prochain. Ne les demandez pas avec trop d'empressement ; ne soyez point inquiet sur le succès de vos prières ; lorsqu'elles ont été faites avec les dispositions requises, votre tâche est remplie, le reste est l'affaire de Dieu. Nous ne pouvons pas alors douter qu'elles ne soient exaucées, mais ce n'est pas toujours d'une manière sensible, ni aussi promptement que nous le désirons. Nous obtiendrons l'effet de toutes nos demandes quand nous obtiendrons le ciel. Supportons bien patiemment toutes nos misères, elles nous sont très utiles. Une âme humble qui se voit entourée de toutes ses misères s'y complaît comme Job sur son fumier ; c'est une grande reine assise sur son trône.

Il n'y a que votre prudence qui puisse vous décider s'il faut accepter ou refuser la jeune personne dont vous parlez ; la prudence demande souvent qu'on ménage la délicatesse des directeurs ; quelquefois, le plus grand bien des âmes demande qu'on n'y ait point d'égard.

Il y a sans doute des inconvénients à parler de la Société à ceux qui s'adressent à des confesseurs qui n'en ont point connaissance ; il faut en cela procéder avec beaucoup de circonspection, attendre le moment du Seigneur : on pourrait tout détruire en voulant le devancer.

Supportez patiemment les défauts extérieurs de cette bonne fille dont vous me parlez. Vous les lui avez représentés plusieurs fois, ces défauts, sans qu'elle s'en soit corrigée ; votre conduite était sage et vous n'avez rien à vous reprocher devant Dieu ; il ne vous reste plus qu'à prier et, puisque cette personne est d'ailleurs exacte à ses devoirs, vous pouvez espérer que les avis que vous lui avez donnés

et les bons exemples qu'elle a sous les yeux auront un jour leur effet.

Mademoiselle de Cicé et ses compagnes vous présentent leurs respects et se recommandent à vos saintes prières ; j'en fais autant et je me recommande pareillement à nos respectables confrères et à nos chères sœurs.

Ne doutez point de mon respectueux attachement.

A Monsieur Lange, rue Malpalu, à Rouen.

9 novembre 1797.

Je suis bien sensible, mon cher et très honoré Confrère, aux marques de votre souvenir que vous m'avez données par notre cher Confrère. Nous avions projeté de le retenir ici et nous espérions lui trouver un emploi sortable à sa situation ; la grande difficulté qu'on a à se fixer ici dans le moment, et les grands risques qu'on court quand on le fait sans aucune sûreté, nous a fait pour le moment changer de résolution. Je vous demande pour lui la même charité que vous lui avez toujours témoignée ; je le crois à peu près comme il était avant son accident et, comme il n'ignore pas quelle en est la cause, j'ai tout sujet de croire qu'il ne retombera pas dans le même état. Je lui ai bien recommandé d'éviter tout ce qui est singulier et extraordinaire, de prendre à la lettre ce que lui disent les Supérieurs, et de se persuader que la perfection consiste à faire parfaitement les choses communes et de ne pas vouloir faire ce qu'on voit faire à des âmes plus avancées, avant d'avoir reçu de pareilles grâces. Il me paraît être sur tous ces points dans de bonnes dispositions et nous pouvons espérer de la bonté du Seigneur qu'il daignera l'y maintenir par sa grâce.

Je joins ici pour la sœur Chevalier un billet qui est de sa Supérieure, et auquel je joins quelques mots. Il n'est pas étonnant que l'ennemi la tracasse ; il ne laisse point tranquilles ceux qui veulent sincèrement la perfection et, dans ce temps-ci, le pouvoir qui lui a été donné pour les combattre est bien grand, nous en avons sans cesse de nouvelles preuves sous les yeux. Dieu, qui vous a fait lire dans cette âme et qui l'a confiée à votre vigilance, vous donnera, je n'en doute point, des grâces abondantes pour la fortifier et la rendre victorieuse de ses ennemis. Je vous recommande toujours bien instamment de continuer à nos chères filles les soins que vous leur donnez ; tout notre désir, ainsi que le vôtre, est qu'elles forment un peuple choisi en qui le Cœur de notre Divin Maître et celui de sa Très Sainte Mère puissent se reposer avec quelque complaisance. Parare Deo plebem perfecta. Nous pouvons, je crois, nous en remettre entièrement à notre cher Confrère, Monsieur Simon, sur ce qu'il y a de mieux à faire pour ses filles ; ce soin le regarde plus spécialement

comme Supérieur, et je le crois très expérimenté dans tout ce qui regarde le saint ministère et particulièrement pour le gouvernement des âmes consacrées à Dieu. Les fêtes de l'Assomption et de la Purif. sont également propres à ce qu'il se propose, s'il juge que les sujets soient suffisamment instruits, et que le temps du noviciat soit rempli.

Appliquez-vous vous-même avec une ardeur toujours nouvelle à ce qui peut vous attacher chaque jour plus étroitement au Seigneur ; mourons à nous-mêmes pour ne plus vivre que pour lui ; immolonsnous continuellement avec lui, comme une hostie pure, sainte et agréable à Dieu, dans le feu du divin amour ; de cette manière, ne mettant point d'obstacle aux communications de l'Esprit-Saint qui aime à se répandre avec profusion dans les âmes qu'il trouve bien disposées à le recevoir, nous pourrons à notre tour communiquer ce divin Esprit aux âmes pieuses que nous sommes chargés de conduire et de diriger. Autant qu'il est en nous, que notre conduite à leur égard n'ait rien d'humain, agissons le moins qu'il est possible de nous-mêmes, mais comme des instruments qui reçoivent de Dieu le mouvement et la vie.

Adieu, mon cher et très honoré Confrère. Priez Dieu pour moi et pour tous nos associés dans le Cœur de Jésus, et soyons tous ensemble, dans ce divin Cœur et celui de Marie, Cor unum et Anima una, ut per nos in omnibus, glorificatur solus sapiens et potens Deus, cui honor et gloria in saecula saeculorum. Amen.

Totus in X'° tuus.

De Clor.

5 juin 1798.

Il est de mon devoir, mon très cher et très honoré Confrère, de répondre aux questions que vous me faites, et je prie instamment notre divin Maître de me faire la grâce de le faire selon son esprit. Vous me parlez des coulpes et des conférences. Il n'est point parlé dans le plan de l'usage des coulpes, parce qu'il n'était ni nécessaire ni même convenable pour bien des raisons d'en faire mention dans ce livret ; mais comme il n'est point d'Ordre religieux fervent où il ne soit reçu, et qu'il n'y a point de moyen plus puissant pour y maintenir la régularité, j'ai toujours cru que nous devions y avoir recours dans notre Société. Or, ce ne peut être que dans les conférences, dont elles doivent faire une partie qui ne sera pas la moins essentielle ni la moins utile. Voici de quelle manière : i° On invoque d'abord l'Esprit- Saint avec ferveur par le Veni Sancte ; 20 quelques instants de recueillement profond à genoux ; 30 lecture d'un numéro du plan et d'une ou deux règles du Sommaire avec l'explication ; 4" courte

exhortation du Supérieur à la régularité, où il indique les fautes qu'on aurait remarquées ou qu'on aurait à craindre. S'il y avait eu quelques manquements publics, ce serait le temps de les reprendre, mais toujours dans un esprit de charité ; 50 suit l'accusation que chacun fait successivement de ses fautes. Le Supérieur commence le premier. On use d'abord d'une formule générale, par exemple : Je demande pardon du peu d'édification que j'ai donné dans l'observation de nos saintes Règles, et je m'y reconnais coupable de bien des fautes et négligences, en particulier de telles et telles qu'on spécifie... d'avoir été peu circonspect dans mes paroles, ou de n'avoir pas été assez prompt dans l'obéissance, ou d'avoir fait quelques dépenses inutiles, ou d'avoir soutenu mon sentiment avec trop de vivacité. Une ou deux accusations de cette espèce suffisent. Il ne faut point faire mention de fautes graves, à moins qu'elles n'aient éclaté. On finit l'accusation ainsi : Je demande pardon à Dieu et pénitence à mon Supérieur qui me tient sa place et je prie tous mes frères de vouloir bien prier Dieu pour mon amendement. Après quoi on baise la terre, et on entend l'avis du Supérieur et la pénitence qu'il impose. Ensuite on reprend sa place ; le Supérieur, sans demander de pénitence, se contente de baiser la terre.

6° L'accusation de tous étant finie, on dit ensemble à genoux le Miserere avec l'oraison Qui culpa ou quelqu'autre semblable. Les pénitences imposées par le Supérieur doivent d'ordinaire être quelque chose de facile.

Pour ce qui est du corps de la conférence proprement dite, on peut combiner ensemble ce qui est dit dans le Spécimen, 3e partie, N° 3 dans la Règle de Conduite des Filles de Marie, chapitre 3, N° 4, selon la diversité des deux Sociétés. i° On y traite du sujet indiqué dans la conférence précédente ; 2° Quelqu'un a été nommé spécialement pour traiter ce sujet plus à fond ; les autres disent successivement leur sentiment, le Supérieur parle le dernier et résume. Si quelqu'un en interrompait un autre tandis qu'il parle, ou s'il montrait quelque signe extérieur de mécontentement, ou s'il parlait avec trop de vivacité, dès qu'il s'en apercevrait ou que le Supérieur, par un coup d'oeil, le lui ferait apercevoir, il baiserait la terre ; 30 Le Supérieur pourrait proposer ensuite des questions relatives à la Société, où d'autres pourraient les proposer, après lui en avoir demandé la permission ; 40 En finissant, le Supérieur indiquera le jour et le sujet de la prochaine conférence ; 50 Quelques-unes des petites prières de la Société par où la Conférence doit se terminer ; 6° Il doit régner la plus grande gravité, le plus grand ordre et un parfait silence pour tous ceux à qui il n'appartient pas de parler. Quand il faut le faire, que ce soit avec circonspection, comme en la présence de Dieu ; que jamais on n'y parle de rien d'étranger à la conférence. C'est alors surtout qu'on doit montrer les uns pour les autres la plus grande

déférence, et le plus grand respect pour le Supérieur qui agit alors comme tel, et comme tenant la place de Notre-Seigneur Jésus-Christ. La Conférence finie, on peut s'entretenir plus familièrement, mais en évitant la dissipation qui empêcherait qu'on en recueillît les fruits. Si on n'avait rien d'utile à se communiquer, on se retirerait en silence... Je crois que les conférences, tenues de cette manière, entretiendraient bien parmi nous l'esprit religieux et contribueraient à notre perfection.

Je vous prie, mon cher Confrère, de communiquer cela à notre cher Confrère, Monsieur Simon, qui s'y conformera en tout ou en partie, selon l'esprit de Dieu dont il est rempli. S'il juge qu'il soit à propos d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose, il aura la bonté de m'en faire part.

La réponse à faire à Mlle N. est facile, et je me persuade que mes sentiments seront en cela parfaitement d'accord avec les vôtres. D'après ce qu'elle vous a marqué, il n'est pas douteux que ce qu'elle médite de faire ne vienne de l'Esprit de Dieu et que ce divin Esprit, qui prépare de loin toutes choses et qui dispose tout avec force et avec douceur, ne demande d'elle ce sacrifice entier d'elle-même qu'il lui a fait entrevoir depuis tant d'années, et qu'il est temps à présent de mettre à exécution. Cette docilité d'enfant, qu'elle témoigne avoir pour ce que désirent ses Supérieurs, est une excellente disposition. Pour les difficultés qu'elle propose, elles n'ont rien qui doive l'arrêter ; pour les prières qu'elle s'est fait une habitude de réciter, on pourrait bien lui conseiller de ne pas s'y assujettir servilement, comme le conseillent tous les maîtres de la vie spirituelle ; mais on lui permettra de les continuer, à moins qu'elles ne nuisent à son avancement spirituel et, dans ce cas dont son confesseur sera le juge, elle ne voudrait pas certainement les retenir contre la volonté de Dieu. Quant aux libéralités dont elle parle, elles n'ont rien du tout qui ne soit parfaitement conforme à l'esprit et à la pratique de la Pauvreté dont on fait profession dans la petite Société. En vertu de cette Pauvreté, on ne regarde plus le bien qu'on a comme étant à soi ; mais appartenant à Jésus-Christ Notre-Seigneur ; en conséquence, on ne peut en user que selon l'esprit et l'intention de Notre-Seigneur qui en est le Maître. Or, l'intention de Notre-Seigneur est qu'on s'en serve pour pratiquer les vertus qui conviennent à l'état et à la condition d'un chacun. Telles sont ces libéralités dont parle Mlle X... Elles n'ont donc rien qui ne soit conforme à notre Pauvreté.

Vous pouvez en général l'assurer que, comme elle a toujours en vue le Seigneur dans la dispensation des choses temporelles, son vœu changera à cet égard bien peu de chose à l'usage qu'elle en fait. Je dis la même chose des deux autres vœux ; loin de lui causer aucune inquiétude, ils ne feront qu'ajouter à son mérite et à sa consolation ; j'en ai pour garant l'expérience de toutes les âmes qui lui ressemblent.

Notre respectable Adélaïde est du même sentiment que moi et la salue bien respectueusement, ainsi que moi. Recevez aussi, mon Révérend Père, les assurances de mon respect ; nous nous recommandons bien à vos prières et Saints Sacrifices. Mille respectueux compliments à tous nos chers confrères et nos chères sœurs,

Bannissez de votre esprit toute inquiétude. S'il était nécessaire que les Supérieurs vous avertissent de quelques défauts, vous devez croire que Dieu les éclairerait là-dessus et qu'ils vous en feraient part, comme il serait de leur devoir de le faire. Ne soyez ni étonné, ni troublé de vous surprendre encore dans quelque sensibilité de la nature ; ce sont, somme vous le savez, des ombres légères que le Seigneur laisse quelquefois dans ses serviteurs, qui les retiennent dans l'humilité et dont il peut se faire qu'il ne soit pas lui-même offensé. Ayez encore moins d'inquiétude du peu de succès que vous semblent avoir vos travaux. Le succès ne dépend pas de nous et Dieu nous cache souvent ce qu'il opère dans les âmes par notre ministère. Le travail et la bonne volonté, voilà ce qu'il attend et ce qu'il récompense uniquement ; le découragement ne pourrait venir que d'un amour-propre peu réglé. Poursuivons notre œuvre en n'envisageant que le bon plaisir et la gloire de Dieu : nous aurons travaillé pour sa gloire.

Dieu sera satisfait et la couronne que, comme juste juge, il mettra sur nos têtes, n'en sera pas moins belle quand même nos travaux n'auraient pas eu le succès que nous pourrions en espérer.

Je suis, mon très cher Confrère, tout à vous en N S.

A la Citoyenne L'Ange rue Malpalu, N° 92, à Rouen.

Ier mai 1800.

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