Le séminaire Saint-Sulpice
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ai passés est bien propre à me faire augurer une vie douce et agréable. Mais qui est-ce qui peut remplacer une mère, et une mère comme la mienne? Bonne maman, vous m'avez rendu si heureux que, désormais, je serai difficile sur le compte du bonheur. Oui, c'est auprès de vous que j'ai passé les jours les plus heureux de ma vie; jamais je n'avais goûté une joie aussi pure, un contentement aussi entier que celui que j'ai ressenti durant ces trop courts instants. Vous avez fait mon bonheur, ma chère maman : comment donc ne pleurerais-je pas la séparation douloureuse qui y a mis un terme? J'avais un grand besoin d'aller me reposer en votre sein : la longueur de l'absence, les petites peines que vous avez devinées, m'avaient fait un besoin de m'épancher auprès de ma tendre mère : jugez de ma joie quand j'ai pu le faire sans réserve, quand j'ai trouvé ce cœur si bon, si tendre, si aimant, quand j'ai pu oublier, dans les embrassements maternels, toutes les peines passées. Le souvenir de notre vie si douce, si tranquille, de nos petites promenades solitaires, de nos entretiens du soir, de nos voyages
même, me revient sans cesse : oh î ma chère maman, assurez-moi que bientôt nous en jouirons encore. Il n'y a aucun sacrifice qui puisse me coûter, quand il s'agira de me procurer un pareil bonheur. Toute ma joie, chère maman, est de vous rendre heureuse : si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour vous procurer tout le contentement possible, oh ! soyez sûre au moins que je n'avais pas de volonté plus arrêtée ni de désir plus aident.
Je n'ai bien senti, chère maman, tout ce que j'avais perdu en vous quittant, que dans Je cours de ce triste voyage, où chaque pas m'éloignait de tout ce que j'ai de plus cher. Les embarras inséparables d'un départ nous avaient tellement étourdis qu'à peine nous avons pu nous embrasser à notre aise. Fallait-il que nous fussions privés de cette dernière consolation, de passer au moins paisiblement ensemble nos dernières heures de bonheur ! Mais c'est quand je me suis vu emporté loin de ma mère chérie, quand j'ai dit adieu à notre terre de Bretagne, quand je me suis vu lancé dans un monde nouveau,
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où je ne trouvais ni un visage connu, ni un regard ami, c'est alors que j'ai commencé à souffrir. Les distractions du voyage étaient bien impuissantes, je vous l'assure, à soulager ma peine; j'avais le cœur trop gros pour pouvoir m'y attacher. Quand je voyais la joie de quelques-uns de mes compagnons de voyage, qui allaient revoir leur famille, que je les regardais d'un œil d'envie ! Sans doute, en retrouvant ici mes anciennes connaissances et des supérieurs pleins de bonté, j'ai éprouvé un léger soulagement, mais il n'est rien comme une mère, rien ne saurait y suppléer, l'amitié même y est impuissante. Oh! chère maman, quand pourrons-nous enfin jouir l'un de l'autre, sans craindre la séparation ! Espérons, tendre mère : Dieu n'eût pas dirigé nos désirs vers le même terme, si son dessein n'avait été de les satisfaire. Ce sont ces rêves qui me consolent : assurez-moi au moins que dans dix mois je serai encore heureux .
J'ai éprouvé une bien grande contrariété en voyage : si je m'étais dirigé vers ma mère, j'y eusse été bien peu sensible: mais en m'éloi-
gnant de vous, chère maman, tout me tourmentait. Un retard que nous avons éprouvé à Caen nous a fait manquer le convoi du chemin de fer qui devait nous transporter de Louviers à Paris; nous avons donc été obligés d'attendre le convoi suivant, en sorle qu'au lieu d'arriver à cinq ou six heures, nous sommes arrivés à minuit. Jugez de mon embarras à cette heure. Il était impossible de se rendre au séminaire; j'ai donc été obligé d'aller passer le reste de la nuit à l'hôtel, au grand détriment de la bourse. Je suis sûr que, tout compté, il s'en est suivi plus de cinq francs d'augmentation dans les frais. Du reste, je n'ai eu que dix-huit sous d'excédent. J'ai retrouvé tous mes effets.
Dans ma prochaine, je serai plus à même de vous donner des détails sur mon nouveau séjour. Il y a si peu de temps que j'y suis que c'est à peine si j'ai pu m'y reconnaître. Je suis à peu près complètement installé dans ma chambre. Elle donne sur la rue du Potde-Fer et est fort agréable, sauf le bruit des voitures. J'y vois pendant la nuit comme en plein jour, grâce aux tuyaux de gaz qui se
trouvent vis-à-vis. Elle a un caractère commun avec notre logement de Tréguier et de Saint-Malo : c'est d'être fort haut placée ; elle est située au quatrième étage; ce sera un exercice utile à la santé. C'est l'avantage que me fit observer Monsieur Carbon, directeur du séminaire, en me la donnant, ce Vous avezbesoin d'exercice, me dit-il, je veux vous mettre dans une position convenable pour en prendre. » Si cela me gêne, je la changerai plus tard. Du reste, toutes les chambres ici sont parfaitement semblables. Elles sont d'une propreté et d'une commodité remarquables. Chacun a deux espèces d'armoire pour serrer les effets, une cheminée à la prussienne, d'une construction très ingénieuse, etc. Nous sommes fort nombreux, au moins deux cent vingt mais je suis exactement le seul des Côtes-du-Nord.
Si vous restez trois ou quatre jours à Saint- Malo après la réception de ma lettre, vous me feriez bien plaisir en m'écrivant. Une lettre de vous, ma bonne mère, me sera un grand soulagement : voilà désormais où sera mon bonheur. Si vous parliez immédiatement, vous m'écririez de Guingamp ou de Tréguier. Enfin,
ma bonne mère, le plus tôt possible, s'il vous plaît! Je me croirai rendu à nos chers entretiens, en lisant encore dans votre cœur. J'éprouve une grande joie en pensant que vous êtes encore auprès de vos chers enfants. J'aimerais bien, je vous l'avoue, à vous y voir continuer votre séjour, si la saison qui s'avance ne me faisait craindre les voyages d'hiver. Je tremble en songeant à l'isolement qui suivra; pauvre mère, songeons que ce n'est que pour huit à dix mois.
Adieu, ma chère et excellente mère, que ne puis-je encore en vous embrassant vous exprimer mieux que par mes paroles toute ma tendresse et mon respect. Oh! que j'achèterais cher un baiser de ma mère ! On ne sent bien son bonheur, chère maman, que quand on en est privé. Dieu, qui a fait mon cœur, sait seul combien il vous aime. Adieu, bonne mère, toute ma joie en cette vie.
E . RENAN
Paris, 6 novembre l843.
Ma bonne et tendre mère,
Je ne puis vous exprimer la joie que m'a causée la réception de votre dernière lettre. Je l'attendais avec une indicible impatience : en la lisant, je me suis cru transporté auprès de vous, dans ce tranquille séjour, où nous avons passé ensemble des moments si heureux. Rien, ma bonne mère, ne saurait effacer de mon esprit le souvenir des douceurs que j'ai goûtées auprès de vous, et toujours je dirai que c'est à ma mère que je dois les instants les plus heureux de ma vie. Quelques douceurs que l'on trouve ailleurs, on n'y trouve
pas une mère, et qui peut compenser une mère? On n'y trouve pas cette tendresse si pure, cetle confiance si entière, cet abandon sans réserve. Oh! ma chère maman, ditesmoi souvent que ce bonheur reviendra pour nous, et que ce sera sans trop tarder. C'est un besoin pour moi : jamais je ne l'avais si bien senti que cette année, sans doute parce que jamais je n'avais goûté tant de bonheur auprès de vous. Aussi les premiers jours où j'ai été sevré de ces douceurs m'ont semblé bien durs : votre lettre a fait renaître la joie et l'espérance dans mon cœur.
Il faut maintenant, ma tendre mère, que je vous parle de ma nouvelle demeure et du genre de vie que j'y mène. J'ai voulu attendre que tout fût en plein exercice, pour pouvoir vous donner de plus amples détails. La maison que nous habitons est un très bel édifice occupant un côté de la place Saint-Sulpice, et attenant à l'église de ce nom. Elle a été construite il y a quelques années, et on s'aperçoit bien à sa commodité, à sa parfaite régularité, aux savantes combinaisons de sa distribution, qu'elle l'a été par d'habiles archi-
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tectes. Elle forme un carré parfait, au milieu duquel se trouve une grande cour pour les récréations, laquelle est entourée de galeries couvertes, ressemblant assez au cloître de Tréguier, pour s'y promener en temps pluvieux. Tout ici est d'une élégance admirable et d'une propreté qui va presque jusqu'au luxe : pourtant elle s'arrête sur les limites convenables. La cliapelle est d'un goût et d'une richesse remarquables. Les chambres des élèves sont aussi d'une propreté et d'une commodité exquises. Tout a été prévu, jusqu'aux moindres détails, et avec un soin admirable.
Messieurs les directeurs m'ont reçu en arrivant avec beaucoup de bonté, et me témoignent déjà beaucoup d'affection. Le pauvre Monsieur Garnier est si âgé et si faible qu'il ne s'occupe plus de rien. Nous allons lui tenir compagnie pour l'égayer et lui adoucir ses longs ennuis ; car il a une maladie qui a pour effet d'attrister beaucoup ceux qui en sont attaqués. Il n'y a que les plus jeunes séminaristes qui aient le privilège de dissiper sa mélancolie. 11 est envers eux d'une bonté et d'une douceur ravissantes. Monsieur Carbon, qui remplit en sa
place les fonctions de directeur, est un homme d'une sagesse et d'une franchise remarquables. Il me rappelle beaucoup, pour l'extérieur et pour la tournure d'esprit, notre ancien principal, Monsieur Auffret. La plupart des autres professeurs et directeurs sont aussi des hommes fort distingués. Celui que j'ai choisi pour directeur est en particulier d'une science et d'une bonté remarquables. Il veut que j'aille souvent dans sa chambre pour causer avec lui sur les études, et lui rendre compte de mes travaux, auxquels il prend beaucoup d'intérêt. Parmi les élèves, il y a aussi des jeunes gens d'un mérite distingué, et aussi remarquables par leur cœur et par leur piété que par leur esprit. En somme, ma chère maman, je suis parfaitement bien pour la compagnie et l'entourage.
Tous les dimanches, nous assistons aux offices à la grande église Saint-Sulpice, que plusieurs regardent comme la plus belle de Paris, et qui est au moins la deuxième ou la troisième. Les offices y sont d'une magnificence étonnante, surtout les offices du soir les jours de fête. L'église est alors toute illuminée par
une quantité innombrable de lustres et de girandoles en vermeil, qui produisent un elle t magique. La musique est grave et solennelle. Nous y entendons aussi les sermons des meilleurs prédicateurs : toutefois, jusqu'ici nous n'avons rien eu d'extraordinaire sur ce point.
Les études de théologie sont en plein exercice. Nous avons le matin une classe de morale, et le soir une classe de dogmes. C'est une étude attachante, quoique un peu sèche. Si elle n'a pas le haut intérêt et la beauté de la philosophie, elle n'en a pas non plus les difficultés. Il y a pourtant quelques traités qui égalent la philosophie en hauteur et en importance.
11 y a une autre étude que j'ai entreprise et qui a pour moi le plus grand charme : c'est celle de l'hébreu, la plus ancienne et une des plus singulières des langues connues. On se figurerait que cette étude devrait être hérissée de difficultés ; il n'en est pourtant pas ainsi ; dès qu'on s'est familiarisé avec l'écriture bizarre et étonnamment compliquée de cette langue, elle n'offre plus que des difficultés médiocres. Nous avons pour professeur un
des meilleurs orientalistes de notre époque, Monsieur Le Hir. C'est un Breton, comme son nom l'indique assez ; il est né à Morlaix; c'est par conséquent le plus proche compatriote que j'aie à Saint— Sulpice.
J'ai encore , ma bonne mère , une autre occupation dont il faut que je vous parle, quoiqu'il me soit assez difficile de l'expliquer, vu que nous n'avons rien d'analogue dans notre pays. Il y a à la paroisse Saint-Sulpice ce qu'on appelle un catéchisme de persévérance, c'est-à-dire une réunion déjeunes gens de douze à vingt ou vingt-deux ans, qui s'assemblent tous les dimanches, pour entendre des instructions religieuses sur les fondements de la foi et l'exposition du dogme et de la morale chrétienne. Quoique cette réunion porte le nom de catéchisme, cela n'y ressemble nullement, ce sont des espèces de conférences, composées de différents exercices, et surtout d'instructions ou espèces de sermons sur les vérités de la foi. Or, il faut vous dire que ce sont les séminaristes de Saint-Sulpice qui, au nombre de cinq, sont chargés de la direction de ces conférences, et que, contre mon attente,
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dos ma première année, j'ai été choisi pour être de ce nombre. Me voilà donc, ma bonne mère, déjà lancé dans un ministère qui n'est pas sans difficulté. Nous avons à peu près à parler tous les quinze jours, et cela devant une assemblée nombreuse ; c'est du reste un excellent exercice pour la prédication. Monsieur Dupanloup nous disait qu'on distinguait toujours dans la suite ceux qui avaient passé par les catéchismes de Saint-Sulpice de ceux qui n'y avaient pas passé. Nous avons eu hier notre première séance, qui a été fort belle et fort nombreuse. Elles ont lieu le dimanche à neuf heures du matin dans une chapelle souterraine de l'église Saint-Sulpice. Vous pouvez croire, ma bonne mère, combien j'ai été content d'avoir été choisi pour cette charge, malgré le surcroît d'occupations qu'elle m'occasionnera pour préparer mes instructions. Mais c'est un travail si utile... Aussi mon sort a-t il été bien envié , car ces places sont ici fort recherchées.
Je remets à ma prochaine de plus amples détails sur mon nouveau genre de vie et mes occupations. L'espace me manque et j'ai en-
core une foule de choses à vous dire. — Voilà, ma bonne mère, les objets que je désirerais que vous missiez dans le futur paquet : i° une corne à souliers que j'ai oubliée; 2° la brosse à dents et l'éponge ; 3° les livres et surtout les papiers que j'avais mis à part dans un étage particulier de la bibliothèque ; je vous recommande surtout les papiers, auxquels je tiens beaucoup. Je n'ai trouvé dans mes paquets que cinq paires de bas, n'en avions-nous pas apporté davantage à Saint- Malo? Quant à la bourse, elle a éprouvé de terribles échecs, comme vous allez en avoir une idée par le tableau ci-joint.
Diligence l\o francs.
Frais de route, hôtel 9 —
Frais d'installation 6 —
Une théologie 8 -
Livres hébreux i3 —
Bois à feu 10 —
Blanchissage 2 —
Menus frais de détail (chandelles,
papier, etc.) 6 —
total. ... g4 francs.
Croyez pourtant, bonne mère, que je n'ai
fait que le strict nécessaire, et que sur bien des points j'ai été plutôt juste que généreux. Heureusement que maintenant mes grands frais sont passés ; en sorte que ce qui me reste me suffira pour longtemps : c'est pourquoi il n'est pas nécessaire que vous m'envoyiez quoi que ce soit dans le paquet, les six francs qui me restent iront désormais loin. Du moins, bonne mère, ne vous gênez en aucune façon, car je vous dis que j'ai le nécessaire. On n'est pas encore venu prendre les cinquante francs de mademoiselle Ulliac. On n'est pas venu non plus prendre les médailles, quoique j'aie expédié la lettre dès mon arrivée.
Adieu, ma bonne et tendre mère; l'espace me manque pour vous dire combien je vous aime; et d'ailleurs, comment pourrai-je vous l'exprimer? Mais vous le comprenez et cela me suffit. Adieu, maman, l'être le plus cher que j'aie au monde.
E. RENAN
Paris, Ier janvier i844.
Ma bonne et chère maman,
C'est à vous que j'ai voulu consacrer la première action de l'année qui commence pour nous. Et à qui pouvais-je mieux en offrir les prémices qu'à celle qui après Dieu en fera toute la joie et le bonheur ! Me reposer dans les tendres embrassements de ma mère, jouir de sa présence chérie, ne fût-ce que quelques instants, voilà quelles seraient les étrennes selon mes souhaits. Privé de ce bonheur, j'ai voulu suppléer au moins par la pensée aux douces jouissances que l'absence me rendait impossibles. Du reste, ma tendre mère, quel que soit l'éloignement qui nous sépare, nos cœurs se comprennent : quand
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on s'aime comme nous nous aimons, on s'entend sans parler. Mes souhaits, vous les devinez ; mon affection, vous la connaissez; elle n'est pas de celles qui s'effacent avec les années et que le temps emporte. Chaque jour, chaque année qui s'écoule ne font qu'ajouter à sa tendresse ; car chaque jour et chaque année me font sentir de plus en plus que là est toute ma joie, là est tout mon bonheur. Si j'entre avec joie dans la nouvelle année qui s'ouvre devant nous, c'est à cause de l'aimable perspective qu'elle ne s'achèvera pas sans qu'il m'ait été donné de me reposer dans les bras de ma mère, et de lui ouvrir mon cœur à loisir. Puisse-t-elle amener au plus tôt ces jours tant désirés ! Croyez que jusque-là je ne me plaindrai pas de sa rapidité.
Maintenant, tendre mère, oublions un instant le premier jour de l'an et l'heureux avenir qu'il nous présage, pour reporter nos regards sur les derniers jours de l'année qui vient de s'écouler, et qui l'ont si heureusement terminée. Si le cours de cette année déjà loin de nous a pu amener pour moi quelques jours tristes et amers, l'heureuse
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conclusion qui l'a couronnée en a bien effacé la passagère amertume, et ne me laisse d'autres souhaits à former, sinon que l'année qui commence se continue aussi heureusement que la précédente s'est terminée. Oui, ma bonne mère, autant les pénibles incertitudes et les douloureux combats qui avaient précédé le grand acte de ma première consécration à Dieu avaient altéré la paix de mon cœur, autant j'ai retrouvé de calme et de joie en le prenant enfin pour mon partage et me consacrant à lui sans retour. Il semblait que par ces salutaires quoique bien pénibles épreuves, Dieu voulût me rendre plus sensible l'heureux dénouement qui devait y mettre fin. Presque aussitôt mon arrivée à Saint-Sulpice, on m'invita de nouveau à faire ce premier pas de la carrière ecclésiastique et néanmoins, bonne mère, je ne vous en ai parlé qu'à la dernière extrémité, et presque a la veille de l'accomplissement ; je n'eusse pu vous donner aucune décision positive et c'eût été vous livrer à des inquiétudes et à des préoccupations inutiles. Croiriez-vous, bonne mère, qu'en vous expédiant la lettre où je vous an-
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nonçais ma détermination, je tremblais encore de renouveler l'imprudence que j'avais commise l'année dernière, et que plus d'une fois je fus tenté d'aller la retirer des mains du portier qui devait la remettre à la poste. Eh bien ! chère maman, ce fut le dernier de mes combats : aussitôt qu'elle fut partie, je ne regardai plus en arrière, tous mes doutes se dissipèrent et se changèrent en une heureuse confiance, et, le grand jour étant arrivé, je m'avançai avec un calme et une joie dont je pouvais à peine me rendre compte moimême, tant elles contrastaient avec les troubles qui avaient précédé. Et depuis ce moment, pas un mouvement de regret, pas le plus léger sentiment de crainte ; mais un calme et une sécurité qui m'étaient depuis longtemps inconnus. Eh bien ! chère maman, c'est donc une chose faite. Il n'y a plus à reculer. Que je suis heureux d'être délivré de ces hésitations, très justes sans doute, mais aussi si pénibles, par un pas décisifl Ce n'est pas que je m'exagère les obligations que je me suis imposées, je sais que cette première promesse n'est pas irrévocable, mais j'espère aussi que
celui qui m'a donné la force de faire le premier pas, me soutiendra jusqu'au bout. C'est tout mon désir et mon plus cher espoir. Remercions-le pour le passé, et prions-le d'achever ce qu'il a commencé.
Je ne puis vous dire toute la reconnaissance que je dois à mes directeurs tant de Saint-Sulpice que d'Issy pour les bons conseils et les encouragements que j'en ai reçus et les marques d'intérêt qu'ils m'ont données. Que de fois, en sortant de chez eux, j'ai retrouvé la confiance et la paix! Ce sont les sollicitations de mon directeur particulier qui m'ont donné l'assurance de prendre une détermination en une affaire d'une telle importance. C'est ce que je lui disais en allant l'embrasser après l'ordination ; il ne m'appelle plus que du nom de mon tonsuré ; en effet, lui disais-je, c'est votre ouvrage. L'ordination s'est faite dans la chapelle du séminaire par monseigneur l'Archevêque de Paris1. Elle était fort belle et assez nombreuse, quoique l'ordination de Noël le soit d'ordinaire moins que celle de la Trinité : nous étions environ cent cinquante ordinands.
i. A ce moment c'était monseigneur AflYc.
J'ai encore une bonne nouvelle à vous annoncer, ma tendre mère. C'est que le jour même de l'ordination, au moment où je sortais de la chapelle, on m'a remis une leltre de notre chère Henriette. Elle m'est parvenue avec une rapidité inaccoutumée, en huit ou dix jours. Sa santé est toujours excellente ; elle passe l'hiver décidément à Varsovie. Je ne puis vous exprimer combien cette lettre reçue si à propos m'a causé de joie. C'est toujours le même cœur et la même affection. Plus de la moitié de sa lettre est consacrée à me parler de vous. Je voudrais que l'espace me permît de vous en citer quelques passages. Mais je me trouve inopinément arrêté au milieu de ma causerie. Adieu donc, bonne mère. Comment vous exprimerai-je toute l'affection de mon cœur, et combien votre pensée m'a été chère durant ces jours ! Elle a été ma compagne fidèle, jusqu'à l'autel, au moment solennel. Adieu encore une fois, ma bonne, mon excellente mère.
Vous sentez ce que je ne vous dis pas.
E. RENAN
Clerc-tonsuré
Issy, 5 juin i844-
Peut-être, ma tendre mère, l'expérience de mes incertitudes passées vous fait- elle désirer une confirmation plus explicite de la bonne nouvelle que je vous annonçais dans ma dernière, et peut-être ne vous livrez-vous qu'avec une sorte de crainte à la joie qu'elle a pu vous causer. Ces quelques lignes, bonne mère, détruiront toutes vos appréhensions, en vous apprenant que, selon l'annonce que je vous en avais faite, j'ai reçu samedi dernier les ordres mineurs. Ainsi, bonne mère, le pas est fait, il n'y a plus à reculer, et quoiqu'il n'ait encore rien d'irrévocable, j'espère bien
que je ne me repentirai jamais, et qu'il me préparera à d'autres démarches autrement importantes et décisives. Dieu soit loué, chère maman, de ce qu'il a daigné opérer en moi. C'est sa main, je l'ai reconnu, qui m'a dirigé en tout cela. Les décisions précises et répétées de mon directeur auraient dû suffire pour m'en assurer; mais la consolation et la douceur que j'ai éprouvées en m'attachant encore à l'Eglise par ces nouveaux liens ne m'ont plus permis de douter que ce ne fût la main de Dieu qui m'y encourageait. Puisset-il achever ce qu'il a commencé !
Que j'ai souvent envié, bonne mère, durant l'ordination, le sort de ceux qui s'approchaient de l'autel sous les yeux de leurs parents, et comme offerts par eux au Dieu auquel ils se consacraient! Combien de fois aussi ma pensée s'est-elle portée vers vous, songeant que la vôtre me suivait également! Un jour peutêtre, il nous sera donné de nous suivre dans ces grandes occasions d'une manière plus effective. La cérémonie de l'ordination s'est faite dans la grande église Saint-Sulpice, et a été vraiment magnifique. Figurez-vous une
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longue nef garnie des deux côtés, d'un bout à l'autre, par deux cent cinquante ordinands ; joignez-y l'ordre et la beauté de ces augustes cérémonies, si capables de faire impression même sur ceux qui y sont étrangers et indifférents, et vous comprendrez sans peine la vive impression qu'elle a semblé faire sur la foule nombreuse qui y assistait, quoique plusieurs de ceux qui la composaient n'y eussent peutêtre été amenés que par la curiosité. Elle m'a fait une si agréable impression que c'est à peine si j'ai senti les sept heures consécutives qu'elle a duré. Son souvenir, je vous l'assure, restera longtemps gravé dans mon souvenir et dans mon cœur.
Il y a deux jours, bonne mère, que je vous ai écrit encore quelques lignes, mais elles vous parviendront peut-être longtemps après celles-ci. C'est par l'entremise de madame Romand. J'ai reçu, quelques jours avant l'ordination, une carte de visite où elle m'indiquait son adresse, et me priant de la charger de mes commissions. Je n'ai pu lui rendre sa visite en personne, à cause de la retraite de quelques jours qui a accompagné l'ordination ;
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d'ailleurs, le si) le des quelques lignes qu'elle avait ajoutées derrière la carte de visite m'annonçait qu'elle ne le trouverait pas mauvais, que même elle ne s'y attendait pas. Mais néanmoins j'ai voulu profiter de son offre, afin d'avoir occasion de lui témoigner par écrit ma reconnaissance de son attention ; et d'ailleurs, bonne mère, cela me fournit l'occasion de vous dire encore quelques mots, ce qui est pour moi un bonheur.
J'ai aussi reçu dimanche dernier la visite de Monsieur Mauffray qui m'a fait grand plaisir.
Mon Dieu! que ne puis-je aussi quelque jour recevoir la vôtre, ma tendre et bonne mère; oh! que je serais heureux ce jour-là! Mais quoi, c'est moi qui vais bientôt vous la rendre. Cette délicieuse espérance me fait tressaillir. Adieu, bonne mère, en attendant que nous nous embrassions; vous savez tout l'amour, tout le respect, toute la tendresse que Dieu a mis dans mon cœur pour la meilleure des mères.
Votre fils tendre et respectueux.
E. RENAN
Cl. M.
Paris, ii octobre i844-
Ma bonne et tendre mère,
Je suis- à Paris depuis hier soir, et à Saint- Sulpice depuis ce matin. Mon voyage s'est effectué très heureusement, et tous mes objets sont fort bien conservés. Etant arrivé hier fort tard, j'ai pris le parti fort peu économique, mais le seul possible, de passer la nuit a l'hôtel. J'y ai dormi comme vous pouvez le croire, et, ce matin, je me suis trouvé complètement remis de mes fatigues. J'ai été reçu avec beaucoup d'affection par tous mes amis et mes supérieurs.
Mais vous dirai-je, ma bonne mère, tout
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le vide que mon cœur éprouve depuis qu'il est sevré des douceurs qu'il goûtait auprès de vous? Vous seule, chère maman, savez jeter quelque charme sur le sérieux de ma vie ; en vous perdant, j'ai perdu tout ce qui me la rendait douce et aimable. Jamais je n'ai éprouvé un serrement de cœur comparable à celui que j'ai éprouvé quand je me suis vu seul, isolé, jeté de nouveau dans une autre vie, dont je ne me plains pas sans doute, car jamais je ne me plaindrai de mon devoir, mais bien sèche et bien froide si je la compare à la vie parfaitement heureuse dont vous m'avez fait jouir. 0 bonne mère, croyez bien que si je semblais avoir hâte de revenir ici, c'est que le devoir m'y appelait; mais je sentais bien alors, et je sens maintenant plus vivement que jamais que rien ne saurait compenser pour moi la présence de ma mère, delà meilleure et de la plu s chérie des mères. Oh! que j'achèterais cher maintenant quelques minutes de cette présence aimable, qui faisait mon bonheur!
Ouand il me sera donné de nouveau d'en jouir, que je me garderai d'en laisser échapper la moindre partie! Je me reproche presque
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les courts instants que j'ai passés sans vous, quoique Dieu sache que c'a toujours été malgré moi, et que mes plus doux moments ont été ceux que j'ai passés avec vous. C'est maintenant, bonne mère, que j'aime à reposer ma pensée sur notre projet favori. Savez-vous bien que cette pensée m'est nécessaire pour me soutenir? Sans elle, je crois, le courage me manquerait. Ce sera l'an prochain, n'est-ce pas, bonne mère? A peine étais- je parti que je regrettais de ne pas l'avoir mis a exécution cette année. C'est mon pauvre cœur, chère maman, qui fait ses folies. Pardonnez-le-lui, vous l'avez si bien gâté. Adieu, chère maman, l'heure avancée m'empêche de m'entretenir plus longtemps avec vous. Au nom du ciel, soignez- vous bien, et songez que ma vie dépend de la vôtre. Adieu encore une fois, bonne mère, que ne puis-je vous exprimer combien je vous aime!
E. RENAN
Cl. M.
Paris, 2 mai i845.
Ma bonne et tendre mère,
J'ai reçu mercredi dernier votre petit paquet avec la lettre qui y était renfermée. Il arrivait à propos au secours de mon trousseau ; quoique pourtant je n'aie éprouvé aucune pénurie de linge. La somme que vous y avez renfermée, bonne mère, me sera presque suffisante pour attendre l'époque des vacances, où j'aurai encore à recevoir ici un versement de cinquante francs pour mon dernier quartier. Il me faudra donc assez peu de chose à cette époque. Quelle joie vous avez répandue dans mon âme, chère bonne mère,
en me rappelant qu'à une époque si rapprochée, nous aurons le bonheur de nous embrasser! Figurez-vous, bonne mère, que j'avais peur que cette année nous fussions privés de cette joie par les déboursés si considérables qui ont pesé sur nous. Et je n'osais vous faire la question, de peur de vous mettre dans la dure nécessité de me dire un non, aussi cruel pour vous que pour moi. Je me figurais que vous n'osiez m'en parler à cause de cela. Béni soit Dieu, chère maman; maintenant je n'ai plus rien à désirer, que la prompte arrivée de ce moment heureux; et j'espère qu'il ne tardera pas. Les vacances seront probablement avancées cette année par le nouveau supérieur qui va être élu dans quelques semaines. Espérance! bonne mère! — Je dois aussi vous annoncer, chère maman, que l'on m'a jugé digne d'approcher cette année de l'ordre du sous-diaconat, et que l'on m'en a fait la proposition officielle. Que j'aurais voulu, bonne mère, conférer avec vous sur un sujet si important! Voici les réflexions que j'ai faites, et sur lesquelles je vous prie, chère maman, de me dire franchement voire sentiment.
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Il est évident que l'Age m'obligera à mettre un intervalle entre quelqu'un de mes ordres avant le sacerdoce ; il ne me reste donc qu'à choisir entre lesquels le placer. Voici, bonne mère, les raisons qui m'ont fait croire qu'il valait mieux le placer avant le sous-diaconat. Vous savez que cet ordre impose des obligations graves et nombreuses, devant lesquelles je ne reculerais pas sans doute, mais qui avec mes occupations actuelles me surchargeraient énormément. Le bréviaire, comme vous savez, demande à peu près une heure et demie au moins par jour, ce qui, ajouté âmes classes de théologie, d'hébreu et aux cours auxquels j'assiste me laisserait à peine respirer. J'ai donc pensé, bonne mère, qu'il valait peut-être mieux différer à une époque où mes occupations seraient moins nombreuses, puisque d'ailleurs ce retard ne pourrait avoir le moindre inconvénient, et qu'à Noël prochain» je pourrais en tout cas accepter. Qu'en pensez-vous, bonne mère?
J'ai fait part de ces raisons à mes directeurs, qui ont témoigné les approuver. Néanmoins, bonne mère, rien de décisif n'est encore fait, et si votre prudence me suggérait un autre
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conseil, croyez que je ne ferais aucune difficulté d'obéir à une voix que j'ai toujours été si heureux de suivre.
J'ai reconnu, bonne mère, la. sollicitude d'une sage et tendre mère, dans l'inquiétude que vous avez témoignée, en sachant que j'assistais aux cours du Collège de France. Voici, chère maman, quelques éclaircissements propres à vous rassurer sur ce point. D'abord c'est avec la permission et même par l'ordre de mes supérieurs que j'y assiste, puisque c'est la, et non à la Sorbonne, que Monsieur Quatremère fait son cours. Vous comprenez par là, bonne mère, qu'on exagère le mal qu'on dit de cette maison, puisqu'elle compte parmi ses professeurs les plus religieux des savants de notre époque. Parmi les vingt ou trente cours qui s'y font, il en a en effet deux, ceux de Messieurs Quinet et Michelet, qui ne sont que des déclamations perpétuelles contre tout ce qu'il y a de saint et de respectable. Aussi Dieu me garde de souiller mes oreilles en les ouvrant à de telles calomnies, et à de tels blasphèmes ! Mais les autres cours de cette maison célèbre ne sont que des cours de sciences, où l'on
n'entend jamais une parole hostile à la religion et aux mœurs. Pour vous rassurer complètement, je dois vous dire que Monsieur Le Hir les a fréquentés pendant plus de cinq ans consécutifs. Et d'ailleurs la permission de mes supérieurs doit vous ôter toute inquiétude ; car certainement Saint-Sulpice ne sera jamais accusé de relâchement sur ce point. Il en est de cette maison, comme de tout à Paris. Le bien et le mal y sont mêlés ; en sorte que celui qui cherche le mal, y trouve le mal; celui qui cherche le bien, y trouve le bien.
Je continue à trouver un intérêt ravissant au cours de Monsieur Quatremère, qui me témoigne une affection toute paternelle. Monsieur Le Hir, qui le connaît intimement, m'a recommandé à lui, et m'a chargé pour lui de diverses commissions qui m'ont mis en rapports fort intimes avec lui. Ils sont tous deux en commerce scientifique.
Ce que vous me dites, bonne mère, des tristes préoccupations qui paraissaient dominer Henriette, quand elle vous a écrit, me fait bien de la peine. Mais je suis persuadé, bonne maman, que vous ne devez pas vous
en inquiéter. Ce sont de ces tristes impressions qui sont inséparables de la séparation. Gomment quelques tristes pensées ne traverseraient-elles pas de temps en temps une âme isolée de ceux qu'elle aime ; et comment ne chercherait-elle pas à les déposer dans le sein de ceux qui comprennent son affection? Je puis vous assurer, bonne mère, que ses dernières lettres (et vous savez que j'en ai reçu une assez récemment) n'étaient pas plus tristes qu'à l'ordinaire. C'était toujours la même force et le même courage. Pauvre Henriette, quand pourrai-je lui rendre ce que je lui dois !
J'ai reçu il y a quelques jours la visite de Monsieur Quémen. Ce pauvre monsieur est dans une position bien pénible. Je lui ai fait mes propositions ; il n'a pas paru les goûter beaucoup; au moins il veut encore attendre le résultat d'autres démarches qu'il a tentées ailleurs.
Quand vous verrez Liart, assurez-le, bonne mère, des vœux que je forme pour son prompt rétablissement. Il aura un petit mot dans ma prochaine. Assurez aussi toutes les personnes
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qui veulent bien se souvenir de moi, de mon aiîection et de mon respect.
Adieu, excellente mère. Mon cœur voudrait vous exprimer sa tendresse. Mais vous la sentez et cela lui suffit. Vous êtes ma pensée de tous les instants, majoie, mon espérance, mon repos. Béni soit Dieu qui m'a donné pour vous tant de tendresse! Adieu, adieu, bonne mère.
E. RENAN
Cl. M.
Paris, 17 octobre i845 *.
Ma bonne et chère maman , J'ai cette fois de grandes nouvelles à vous annoncer. Ne craignez rien, elles sont bonnes, et vous feront, je crois, plaisir. Aussitôt arrivé à Saint-Sulpice, je conférai avec ces Messieurs de nos projets, du voyage d'Allemagne, des grades, etc. Comme je le prévoyais, ils leur donnèrent toute leur approbation, et m'engagèrent à les exécuter au plus tôt. Monsieur Carbon et Monsieur Dupanloup se chargèrent de me procurer toutes les facilités possibles, et avant
1. Ernest Renan avait quitté définitivement le séminaire Saint-Sulpice le 0 octobre. Voir Souvenirs d'Enjance et de Jeunesse, pp. 322 et suiv., et les lettres en Appendice.
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tout une place où je pusse le faire commodément ; car Saint-Sulpice, comme ils le reconnurent eux-mêmes, n'était pas ce qu'il fallait pour cela. Le résultat de leurs recherches a été, bonne mère, une place qu'ils m'ont obtenue au collège Stanislas. Vous savez bien que nous en parlions; mais je n'osais encore espérer avec quelque certitude la réussite de cette affaire , au temps des vacances. Ces Messieurs ont été pour moi admirables de bonté et d'affection. Ils m'ont chargé de recommandations pour ces Messieurs du collège Stanislas, et j'y suis déjà connu avant d'y entrer. Voici, chère maman, en quoi consiste cette place. Je serai dans la maison à titre de fonctionnaire, je serai défrayé de la pension, du chauffage, du blanchissage, etc., et je recevrai en outre six cents francs par an d'appointements. Ne vous avais-je pas bien dit, bonne mère, que je trouverais un moyen plus économique que celui que me proposait Henriette? Mes occupations seront pourtant fort peu nombreuses, et me laisseront presque tout mon temps libre. J'aurai quelques répétitions à donner, quelques classes à faire, en qualité de suppléant , et une légère surveillance à
certaines heures. C'est juste ce qu'il faudra pour me distraire de mes études et me détendre l'esprit.
Le collège Stanislas est tenu presque exclusivement par des ecclésiastiques ; nous sommes une foule de jeunes étudiants, absolument dans la même position, et nous préparant tous à nos grades. Il y a pour cela des cours spéciaux, dont l'un est lait par Monsieur Lenormant, dont je vous ai tant parlé, avec qui j'ai voyagé, et qui s'est porté à Saint- Brieuc comme candidat pour être député. Ce sera une connaissance toute faite. Il est aussi professeur à la Sorbonne, comme vous savez. Outre cela, il y a encore une bibliothèque spéciale pour ceux qui se préparent à leurs grades, en un mot, tous les secours nécessaires. J'ai retrouvé encore une foule d'anciennes connaissances de Saint-Nicolas, qui y sont maintenant, entre autres ce fameux portier, aux dépens duquel ce pauvre Liart nous égayait si bien, celui qui me disait : Ma sœur, quand Henriette venait me voir. Vous rappelez-vous, bonne mère? Sa première question a été: c< Et la sœur, où est-elle maintenant? »
Il s'est chargé de loule mon installation. Le proviseur, Monsieur l'abbé Gratry, m'a témoigné dès l'abord beaucoup d'affection. Ma conversation lui a plu, et il s'est chargé spécialement de moi ; il me fait appeler à tout moment pour causer avec lui. Il veut absolument me pousser lui-même pour les études. Enfin, bonne chère mère, tout s'annonce parfaitement ; on me témoigne d'avance beaucoup d'affection et d'égards. Je ne devais pas d'abord occuper la place que je vais occuper maintenant. On m'en avait obtenu une autre pour laquelle j'eusse été seulement défrayé de tout, sans recevoir d'appointements ; c'est Monsieur Gratry lui-même qui a voulu me donner celle-ci, après avoir causé avec moi. Enfin, bonne mère, un avantage immense que je trouverai en cette maison, ce sera de pouvoir passer mes examens sans aucune difficulté, quoique j'aie fait toutes mes études dans des séminaires. C'était là une difficulté grave, qu'ailleurs on ne pouvait lever, et plusieurs personnes au courant de ces sortes d'affaires m'ont déclaré n'y voir aucun remède. Ehbicnl Monsieur Gratry s'est chargé de tout, il fera lui-
même une demande d'exception au conseil royal de l'Instruction publique, et il est sûr de l'obtenir.
Vous voyez, bonne et chère maman, que tout s'arrange à merveille. Je vais entrer dans deux ou trois jours dans ma nouvelle position. Ces Messieurs de Saint-Sulpice, tout en témoignant me regretter, paraissent fort contents. Je conserverai toujours beaucoup de rapports avec eux, et viendrai les voir fort souvent. Il n'y a pas trop loin du collège Stanislas à Saint-Sulpice. Il n'y a que le Luxembourg à traverser. Le collège est situé dans un quartier charmant, tranquille et retiré , rue Notre-Dame-des— Champs, vis-à-vis la rue Vavin. A deux pas est le vaste et beau jardin du Luxembourg, qui offre un but charmant de promenade. Il est bien décidé, bonne mère, que ce sera celui-ci votre quartier et le mien, quand nous serons à Paris. On y est comme à la campagne ; pas de bruit, beaucoup de jardins, le meilleur air de tout Paris. La rue est presque entièrement occupée par des établissements religieux, qui ont tous des églises charmantes, lesquelles sont ouvertes au public. Oh 1 que
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nous serons bien là, chère maman ! Qui sait, bonne mère ? Cela n'est peut-être pas loin î Courage ! J écris aujourd'hui à notre Henriette, qui va être bien contente. Je dois vous dire, bonne mère, qu'il ne faut plus songer à l'Allemagne. Henriette n'en parlait presque plus dans sa dernière lettre , et d'ailleurs il me faut au moins deux ans pour prendre tous mes grades, et alors ce sera trop tard. Je vous disais bien, bonne mère ; ne suis-je pas prophète? Bénissons Dieu , chère maman , qui a tout arrangé pour le mieux. Pouvions-nous nous attendre à un si heureux arrangement ? Et puis songez que, dans un an, nous serons ensemble : notre bonheur des vacances reviendra, oui, mère chérie, il reviendra. Je vous enverrai bientôt un petit acompte, quand j'aurai touché mes quartiers. Les quinze cents francs d'Henriette resteront intacts. Les six cents francs seront entre nous deux ; moi, je n'ai pas besoin de grand chose, puisqu'on fait tout pour moi. Soignez-vous bien, chère mère, l'argent ne vous manquera pas.
Monsieur Baudier n'est pas, comme on le disait, parti pour Lyon, il est à Conflans, tout
près de Paris, comme aumônier des dames du Sacré-Cœur. C'est une place magnifique ; il y est parfaitement bien ; ce sera un plaisir pour moi d'aller le voir. Il n'est qu'à une petite demi-lieue de la barrière, sur le bord de la Seine, dans un fort joli village. Ce sera un but charmant de promenade pour moi.
Ecrivez-moi bientôt, chère maman, s'il vous plaît. Dites-moi si vous êtes contente de mon nouvel emploi. J'espère dans quelques semaines vous annoncer que je serai bachelier. Courage, bonne mère, nous serons heureux un jour.
Mettez-vous bien bien belle le dimanche, tout comme pendant les vacances ; la robe de soie et le grand châle, entendez-vous, bonne mère?
Adressez-moi votre prochaine lettre, si vous voulez, au collège Stanislas. Mais en l'adressant au séminaire, elle me parviendrait également.
Veuillez, s'il vous plaît, bonne mère, faire un ballot de tous mes livres classiques que vous pourrez trouver et qui seront en un état passable , pour me les envoyer le plus tôt
possible ; presque tous ceux qui sont sur les rayons de la bibliothèque du bureau , excepté les insignifiants. Demandez aussi, si vous voulez, ceux qu'avait Richard.
Adieu, bonne et tendre mère. Assurez de mon amitié toutes les personnes qui s'intéressent à moi et qui vont vous voir. C'est envers celles-là que je suis reconnaissant ; elles font ce que je ne puis faire. Et vous, chère et bonne mère, vous savez tout ce que le cœur de votre fils renferme pour vous de respect, de tendresse et d'amour.
E. RENAN
Tréguier, 3o octobre i845.
A toi, toute à toi, mon enfant bien aimé, maintenant que je me possède un peu ; ta bonne lettre m'a toute ravie de joie. Tu n'iras pas en Allemagne, oh! que je suis heureuse, après dix longs mois d'isolement, le bonheur de te posséder ne me sera point ravi. C'est que ton frère, ta belle-sœur, tous sont enchantés que tu restes à Paris ; tout s'est parfaitement arrangé. Tu as encore bien des choses à me dire, mon pauvre Ernest. Faut-il se lever à cinq heures au collège? Mon Dieu, quel tourment ! J'ai des jours, je me réveille à cette heure, il y a un petit souvenir de pitié pour