A. GOSSELIN
Exposez mes sentiments à tous ces Messieurs du collège et du presbytère. Il me tarde infiniment de pouvoir m'en entretenir avec eux. Puissent-ils voir le fond de mes motifs ! Je supplie le bon Monsieur Gouriou de prier pour moi, le jour de la Trinité, comme il eût fait si j'avais été tonsuré. — Maman, maman, votre pensée me déchire. Il est bien doux d'aimer sa mère,c omme je l'aime : mais aussi on souffre doublement de ses peines. Quand pourrons-nous nous dire à loisir tout ce que nous pensons ? Au nom du ciel, une lettre le plus tôt possible! Ne soyez pas inquiète de moi, ma santé est excellente, j'ai assez de fermeté pour
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supporter tout ceci. Croyez surtout qu'aussitôt votre lettre reçue, la joie renaîtra en mon âme. Mais promettez-moi, ma bonne mère, que vous me direz tout ce que vous pensez, comme je viens de vous dire tout ce que j'avais sur le cœur.
Adieu, mon excellente mère.
ERNEST RENAN
Tréguier, 8 juin i843.
Ernest, mon fils bien aimé, dans quel état je te vois ! quoi ! pauvre enfant, ta bonne conscience toujours en paix est troublée, bouleversée, et tu penses que je t'en aimerai moins ! Bien au contraire, tune m'avais jamais été si cher. Pour l'amour du ciel, remets-toi, regarde tout ceci comme une épreuve que le bon Dieu t'envoie pour éprouver ta vocation, et si je ne te voyais dans une position si accablante, j'en serais bien aise, parce qu'il n'y a point de victoire sans combats. Tu fais bien d'attendre, tout ce que tu feras d'après l'avis de ton bon et digne supérieur sera approuvé
par ta tendre mère. Courage, cher fils, ne te laisse pas abattre I Le retard ne me fait rien, c'est l'état où je te vois î Mon Dieu ! mon Dieu î soutenez mon pauvre enfant, ou il succombera; je suis plus courageuse que toi, mon Ernest. Si je n'avais vu l'état de ton pauvre cœur, j'aurais regardé ce retard comme rien, je dirais tout bonnement que tu attendras tes vingt et un ans. Très peu de personnes le savent, il n'y aura que Monsieur Pasco et Monsieur Gouriou qui verront ta lettre; ils prieront le bon Dieu pour toi ainsi que ta pauvre maman. Tout ce que je te demande, c'est de ne point te faire de peine pour moi, mon enfant. Je suis résolue à tout ce que le bon Dieu voudra sur ton compte, j'avais même comme un scrupule de t'avoir manifesté mes désirs si ouvertement. Ernest, mon enfant chéri, consulte ta conscience et tes supérieurs et voilà tout. Ta pauvre mère se contentera de tout ce que le bon Dieu voudra. Que rendrai-je à Monsieur Gosselin pour toutes les marques d'intérêt qu'i) te porte ! Que les lignes qu'il a eu la bonté de tracer au bas de ta lettre m'ont fait plaisir! je les lis et relis avec bonheur,
dis-lui qu'il a toute la reconnaissance d'une mère qui aime bien tendrement son cher Ernest.
Pour ton voyage, lu feras absolument comme tu voudras ; si tu veux rester jusqu'à la fin, tu me le diras; si tu préfères venir plus tôt, dis-le-moi encore. Henriette charge Alain de te faire compter cent cinquante francs à Paris et quatre cents ici pour remonter ton trousseau. J'ai dit à Alain de t'envoyer deux cents francs. Ce ne sera pas trop si tu te décides à avoir une soutane ; si tu aimes mieux, tu attendras. Ne tarde pas à m'écrire, je suis pressée de recevoir une lettre de toi; je voudrais celle-ci dans tes mains. C'est dommage qu'il n'y ait point ici de pigeons voyageurs. Il sera bien dimanche avant que tu la reçoives...
... Jeté quitte, mon cher Ernest; j'ai tant de peur de manquer le courrier. Adieu, fils chéri. Ta mère,
Ve RENAN
Tréguier, 2f\ juin i843.
Maintenant que nous commençons à respirer, mon enfant bien aimé, je réponds à ta bonne petite lettre tant désirée. Je vois que tu es bien, Dieu en soit loué, mon enfant chéri, tu as beaucoup souffert, et ta mère aussi. Remercions le bon Dieu de nous avoir soutenus, n'en parlons plus. Remettons cette heureuse époque, quand il plaira à Dieu et que tes supérieurs le jugeront convenable. C'est l'affaire du voyage qui va maintenant nous occuper. Dis-moi le plus tôt que tu pourras l'époque de ton départ, que je compte les jours en attendant de compter les heures. J'ai déjà com-
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mencé mes arrangements, j'ai retiré tes livres de la bibliothèque, brossé, épousseté tes prix, récompense de tes travaux, que tu venais déposer sur mes genoux avec bonheur, le grand jour des distributions des prix. Te rappelles-tu les yeux d'Argus d'Henriette, qui lisait à une grande distance de Monsieur Desbois, que tu avais l'excellence ? Tout cela est encore présent à ma mémoire. J'étais dans cette heureuse occupation, quand Monsieur Gouriou est arrivé. Comme il m'a consolée! Dites à Ernest, dit-il, combien je l'aime, combien je suis pressé de le voir. Lui aussi a eu de rudes épreuves, pauvre monsieur, comme il est bon ! Il était venu me procurer une occasion pour Paris, je n'ai pu en profiter. Monsieur Le Borgne, qui a pris une part bien sensible dans nos chagrins, était si regrettant de ne t'avoir point écrit que j'ai voulu attendre sa lettre.
Revenons au voyage et aux finances qui doivent être à leurs fins. Il est temps, je pense, de t'envoyer de l'argent; tu auras besoin d'une soutane, mais je ne sais que te lire, je crois que tu en auras une à meilleur
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compte à Paris, et je crois, mieux faite; enfin fais comme tu voudras, en priant le tailleur de la plier et de la ramasser dans une serviette, elle ne serait pas très chiffonnée, et je pense que tu en auras aussi besoin à Paris. Tu auras quelques personnes à voir avant ton départ ; as-tu conservé quelques relations avec Monsieur Descuret, Monsieur Tresvaux, Saint- Nicolas? Tu sais, tâche de n'oublier personne. J'ai différé de quelques jours à t'écrire parce que madame Ropers attendait son fils, et je pensais que je recevrais une lettre par son occasion. Mais au lieu de venir avec Monsieur Romand, il attend la fin des classes qui doit avoir lieu à Versailles le l\ juillet. C'est bien dommage que tu ne puisses venir si tôt, c'eût été une agréable compagnie de voyage. Je vois mon enfant, que tu te trouveras à voyager tout seul, ne va, je t'en supplie, ni sur chemin de fer ni en bateau à vapeur, les noms seuls me font frémir. Madame Ropers adresse aussi cette défense à son fils. Tu auras aussi quelques petites emplettes a me faire, surtout une carte de Paris avec ses fortifications, s'il est possible. On m'a fait, mon pauvre Ernest, un
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larcin infâme ; j'avais dans une caisse dans un petit grenier isolé toutes les cartes que tu avais faites, tes gravures, ma carte de Paris qui m'amusait beaucoup ; je notais la capitale de ma chambre sans craindre d'être coudoyée, ni les filous dont on parle tant. Ils se sont trouvés dans mon grenier, les indignes, j'aurais mieux aimé les voir à Paris où la police leur fait la guerre. J'ai été très sensible à la perte de les cartes que tu as eu tant de peine à faire et qui étaient si bien soignées. Et ma pauvre carte d'Algérie que j'avais portée la veille. Je suivais nos armées sans craindre les Bédouins et leurs yatagans. Tout est parti, mon fils, j'ai trouvé ma caisse vide. J'avais entendu du bruit dans le grenier, je montai en toute hâte, je trouvai mes gamins qui couraient dans le grenier de Tallibart au lieu d'aller voir si on m'avait pris quelque chose, ce que je n'aurais jamais imaginé. J'ai mis avec grand empressement un cadenas sur la porte ; plus tard, quand je suis allé chercher ma carte d'Alger, je n'ai rien trouvé. Je suis restée comme stupéfaite ; j'en ris encore comme une sotte. Je m'imagine, mon enfant chéri, que je cause
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avec toi, ce moment-là arrivera aussi, s'il plait à Dieu- Je vois la place où tu seras assis et moi près de toi sans désemparer. Mon Dieu ! quel tourment pour les pauvres enfants qui ont des mamans si sottes que la tienne. Adieu, cher ange.
Ve RENAN
Paris, i3 octobre I8431.
Ma bonne et chère maman,
Nous voilà donc encore une fois séparés l'un de l'autre. Qu'ils ont été courts, ces moments heureux qu'il nous a été donné de passer ensemble ! C'est un véritable rêve pour moi. Le souvenir du bonheur dont j'y ai joui auprès de vous, ma tendre mère, me poursuit sans cesse et excite en moi de tristes quoique bien doux regrets. Ce n'est pas, ma bonne mère, que je ne me plaise en mon nouveau séjour 2 ; au contraire le peu d'instants que j'y
i . Ernest Renan avait passe les vacances en Bretagne auprès de sa mère.