PARIS
DE
André THÉRIVE
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L'histoire littéraire, telle qu'on l'apprend le plus souvent, aecoutume à ne retenir d'un siècle que les grands noms, comme si les écrivains illustres avaient façonné leur époque à leur image ou qu'ils en eussent été le fidèle reflet. Or c'est au contraire la foule des auteurs secondaires, voire inconnus, qui donne à un temps sa physionomie propre. On eut bien étonné les hommes de i55o en leur ap prenant qu'ils appartiennent au siècle de Montaigne et de Rabelais ; et il va de soi que le siècle de Voltaire n'apparaissait point tel aux ennemis de cet écrivain. Il est donc facile de constater combien la plupart des contemporains des grands hommes manque d'être à leur diapason ; on peut même dire que les goûts, les idées, la langue même ne sont pas toujours communs aux uns et aux autres. On peut trouver au dix-septième siècle des personnages qui font figure de retardataires et
qui, au vrai, ne le sont qu'aux yeux de l'histoire, ayant eu le tort d'être touchés par l'oubli, ou dépassés par leurs contemporains.
Gui Patin est un de ceux-là. Sainte-Beuve, qui a écrit sur lui la plus vivante étude qui se puisse voir, a fort bien démêlé dès l'abord qu'il est, sous le règne même de Louis le Grand, un homme du seizième siècle. Qu'on ne s'attende donc pas à trouver en lui autre chose que cet envers du décor qu'il faut bien découvrir parfois, cette vérité anecdotique qui n'est pas la grande vérité historique, ces traits particuliers qui entrent à peine dans la constitution des idées générales, et qui sont la réalité cependant, ou qui la furent. Mais on doit en revanche s'apprêter à pratiquer en lui un caractère original, accusé, individuel : ce sont là toutes les conditions de l'être vivant ; et de fait il n'est rien d'aussi vivant encore que Gui Patin. Il l'est, pour des motifs moins nobles, mais aussi forts, comme Madame de Sévigné, ou Saint-Simon, ou Cicéron, ou Stendhal, comme tous ceux qui nous ont laissé, par lettres, mémoires ou confidences, leur portrait exact, enluminé de couleurs natives, et qui ne se ternissent pas. C est une façon d'immortalité qui se trouve accessible à tous les sincères, quelque degré qu'ils occupent dans la hiérar-
chie des esprits. Qui oserait nier que le personnage de Durtal-Huysmans, par exemple, soit aussi enraciné dans la réalité que celui de Rousseau ou de Lamartine ? peut-être même ceux-ci sont-ils plus obscurs à nos yeux, et gardent-ils plus de secret ; ainsi les grands hommes côtoient la légende et la mythologie, les hommes moyens sont accrochés à l'histoire.
Gui Patin — Guido Patinas — pour rappeler le masque latin qu'il prit à l'exemple de tous les savants de son époque — naquit le 3i août 1601 à Hodenc ou Houdan, village situé à trois lieues de Beauvais, et troisième baronie de la Comté de Clermont-en-Beauvaisis. Une lettre adressée à son arni Spon en date du i3 juin i6^4 nous donne sur ses origines tous les renseignements désirables. On peut admettre, pour céder aux tendances de Taine, que cette origine picarde donna à Patin le prosaïsme équilibré qu'il est de mode de célébrer dans les races rurales de la France ; Patin est, au premier chef, un Français modéré d'une vieille verre royale, et peut-être y peuton voir la cause de ce mélange si particulier
qu'il nous offre de scepticisme presque rebelle et de loyalisme foncier.
Sa famille avait des armes ; au moins s'en para-t-il assez fièrement. Elles se lisent ainsi : de gueules au chevron d'or, accompagné de deux étoiles d'argent en chef et d'une main de même, en pointe. Un fief Patin existait dans la commune, au hameau de la Place qui dépendait de Houdan.
Patin avait pour ancêtres des gens de petite bourgeoisie, de petite industrie, ou de petite magistrature, sans parler des paysans, sans doute âpres et retors, qui durent être le plus grand nombre. Il se connaît des aïeux drapiers, d'autres notaires ; il se targue de retrouver leur trace jusqu'au quatorzième siècle.
Son propre père, François, vivait assez médiocrement, comme intendant du seigneur de Houdan, après avoir étudié le droit à Bourges et à Orléans, sous le célèbre Gujas.
D'après Mézeray, un de ses oncles nommé Jean aurait été avocat au présidial de Beau vais, et faillit être tué par les gens de la Ligue : c'est un fâcheux exemple pour Patin, si épris de guerres civiles à condition de n'en point pâtir : on peut supposer qu'il eût été, cent ans plus tôt, du parti des Politiques et qu'il eût tenu en amitié les auteurs de la Ménip-
pée, ennemis de la sédition, plus grands ennemis du fanatisme.
Une telle famille ne suffisait pas à assurer Gui Patin d'une brillante existence ; mais elle devait le diriger vers les professions libérales. Le jeune garçon fit ses classes à Beauvais puis à Paris au collège de Boncourt, et il ne tint qu'à lui d'entrer dans les ordres pour jouir d'un bénéfice que les protecteurs de son père espéraient de lui procurer. De l'indépendance qu'on le voit, il est naturel qu'il ait refusé de simuler cette vocation-là et qu'il ait même rompu avec sa famille à la suite de son refus. L'on peut donc conclure qu'il choisit son métierde médecin par préférence véritable : de fait il s'y prépara avec assez de courage pour supporter la pauvreté. La tradition veut qu'il se soit astreint au travail de correcteur et d'imprimeur. A l'exemple d'Erasme, de Budé, de Jacques Amyot, dont il avait fait ses délices dès ses premières lectures, et comme le firent plus tard Veuillot et Michelet, il eut donc une assez dure jeunesse ; et si la fortune lui réussit ensuite, jusqu'à le porter au sommet de sa profession, au moins garde-t-il peut-être la pointilleuse vanité habituelle aux « fils de leurs œuvres ».
Ses études pourtant avançaient à souhait.
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En i6a4 il soutient une thèse de licence sur la transmutation des sexes, en 1626 une autre sur ï avorte ment, en 1626 sur les symptômes de la grossesse. Il fut en possession du titre de docteur le 7 octobre 1627. Sa famille se réconcilia avec un si laborieux étudiant. Sa mère, qu'il n'avait vue depuis six ans, lui fit tenir des secours et des livres. Il perdit son père vers i633 et dut partager avec un frère cadet, qui avait sa résidence en Hollande, le bien paternel qui n'offrait pas cent écus de rente. Pour ses sœurs elles étaient cinq, mariées, pourvues des cinq parts de la dot maternelle et elles n'intervinrent point dans sa vie.
Il se maria un an après son admission parmi les fils d'Hippocrate : sa femme Jeanne de Jeansson était fille d'un marchand de vins fort aisé : les beaux parents, assez vieux, firent attendre vingt ans à leur gendre les vingt mille écus de leur succession : d'où les récriminations qu'il n'épargne ni à leur longévité ni à leurs cadavres, comme on voit dans les lettres. Madame Patin paraît avoir été un assez petit esprit, et de fort peu de culture. Une lettre à son mari que cite M. Vuilhorgne semble d'une cuisinière cérémonieuse. Mais elle lui donna dix enfants : Robert, Charles, qui mourut en bas âge, Charles second, Pierre, Fran-
çois, qui ne vécut point, François second, qui périt par accident, Catherine, Jean Baptiste, Gabrielle et Godefroy... Au reste c'était une maîtresse femme, mais cruelle aux serviteurs, et dont l'humeur acariâtre fit soupirer son époux. Ce n'est pas à dire qu'il ait pu regretter les versiculets d'un cantique qu'il composait en 1623 dans un recueil de chants spirituels dédiés à la baronne de Houdant, sa protectrice :
Honneur au mariage Et aux gens mariés, Qui sont d'un saint cordage Semblablement liés.
Il paraît avoir été de son côté respectueux du sacrement, et ne fait qu'une allusion à une jeune cliente atteinte de furor uterinus qu'il traita pour ce mal en 1627 et dont la mère le voulait à toute força pour gendre.
Dès lors tout paraît lui avoir réussi, et il n'eut guère de maux privés que par répercussion des malheurs publics, dont on l'excuse d'avoir été si passionné spectateur. Pendant la première Fronde, les Mazarins pillèrent une maison de campagne qu'il possédait près de Gormeilles. Il vécut en praticien et en professeur, gagnant sa vie fort largement, sans quoi il n'eût pas laissé de se plaindre du con-
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traire dans un courrier déjà si encombré de récriminations. Il collectionna les bouquins et les thèses. Sa bibliothèque contenait dix mille volumes. Il est à croire aussi qu'il fut amateur de gravures, car son cabinet était orné de plusieurs portraits qui lui tenaient fort à cœur.
Les honneurs vinrent ensuite et sans se laisser désirer. Dès i64a, il manifeste que la charge de doyen de la Faculté, dont on le menace, ne lui déplairait pas. En i65o, le 5 novembre, le voici élu, et mis en possession du droit de s'immortaliser sur des jetons, de régenter les mœurs et les disciplines de l'École. Il fêta joyeusement cette élection, qui fut renouvelée l'an suivant. Il proteste que la charge est pénible : nous l'en croyons à demi.
En i658, son ami Jean Riolan, dont il parle pour ainsi dire à chaque page de ses lettres, se sentait fort vieux, et accablé de misères familiales ; son fils était un franc débauché qui lui coûtait son argent et son honneur. En homme pratique, il voulut se démettre de sa charge de professeur au Collège Royal, au profit de Charles Patin qu'il ambitionnait comme mari de sa petite-fille. Le père de Charles se proposa, plutôt que son fils qui n'avait pas encore le bonnet, et c'est ainsi que Gui Patin
INTRODUCTION IÇ
acheta pour quatre mille livres la place, avec survivance, de professeur de botanique, de pharmaceutique et d'anatomie. Le Collège de France se félicita du reste d'un maître aussi disert, et sa leçon d'ouverture fut goûtée par les meilleurs esprits. Son fils Robert lui succéda en 1667, au lieu de Charles, coadjuteur préparé. Il appartenait en effet à Charles Patin de troubler la sereine vie de son père : Numismate, bon médecin, esprit original, ce jeune homme s'était commis avec des éditeurs hollandais qui passaient en France, sous le manteau, des pasquils contre la Cour, le ministre Colbcrt, et ce qui était de plus respectable : Les Amours du Palais Royal, l'Histoire Amoureuse des Gaules, Le Code de Louis XIV. Une perquisition de la police avertie fit saisir les livres criminels jusque dans le cabinet de Gui Patin. Son fils s'enfuit, fut condamné par contumace, pendu en effigie le i5 mars 1668. Ainsi la vie de Charles tenait les promesses de celle de Gui, lequel avait toujours vécu dans la révolte intérieure, mais dans la soumission extérieure. Charles Patin s'exila en Allemagne et en Italie, fut accusé dès i683 de la première publication des lettres paternelles et mourut en iGq.3. juste après avoir reçu nouvelle:de sa grâce.
Gl I PAT1K -
Tandis que Charles était le digne héritier de l'esprit de son père, Robert, le successeur véritable, se conduisit indignement et extorqua à la vieillesse de l'ancien doyen la promesse de ses biens et de sa bibliothèque : il mourut en 1670 ; sa veuve persécuta le beau-père avec assez de cruauté. Telles furent les douleurs domestiques de cet homme qui, à tout prendre, connut la fortune seconde.
Gui Patin avait habité longtemps la rue des Lavandières : dès sou décanat, il augmenta son train et vint loger sur la place du Chevalier du Guet, sans quitter le quartier du Châtelet. Il y mourut paisiblement le mercredi 3o mars 1672, à onze du heures du soir, d'une pneumonie. Il fut inhumé pompeusement à Saint- Germain -lAuxerrois ; sa femme faillit connaître le dénûment complet, sans une rente de deux cents livres que la Faculté lui servit en souvenir du noble homme Gui Patin, docleur régent, conseiller et lecteur, professeur du Roi au Collège de France.
Toute sa vie durant, Gui Patin avait été un médecin à l'ancienne mode, peu ouvert, rétrograde, chauvin, et d'esprit assez forcené. L'épi-
graphe d'un de ses portraits lui donne les suivants : défenseur de Galicn, grand adversaire des erreurs et des doctrines étrangères. Il ne faut pas douter qu'il n'ait été un bon hygiéniste, et qu'il ne se tiàt davantage à la constitution des malades, au bon régime et aux remèdes reconnus qu'à tout cet arsenal des drogues qu'il traitait délibérément de chimie pestilentielle. Le titre qu'il propose à un manuel de thérapeutique, qu'on lira plus loin, montre assez bien le fond de sa pensée. Il saignait sans pitié, il purgeait, cela va sans dire, et les recettes les plus anodines ne lui paraissaient pas les moins efficaces. Son, séné et saignée, c'était l'alphabet de ses ordonnances. On lui décocha l'épigramme suivante :
Nos docteurs de la Faculté, \u.r malades parfois s'ils rendent le santé,
Ont besoin de l'apothicaire ; Mais Patin plus adroit, de par la charité, Avecque trois S les enterre.
Il s'ensuivit que, dans la tradition médicale dont il est fort respectueux, il ne choisit que le plus vénérable, l'antique. Ilippocratc et Galien, voilà ses maîtres. Ne lui parlez pas îles Vrabes. qui sont des cuisiniers, ni des partisans de la médication chimique, qui ont part aux bénéfices des droguistes cl apothi-
caires. Un poison reste un poison, mêmedans les mains du docteur : tel est son raisonnement : cette obstination le desservit même auprès de ses contemporains. Heinsius le traite d'honnête homme peu savant ; et voici les vers qui se trouvent sous un autre de ses visages :
Gui Patin rempli de doctrine Etait profond en médecine ; Mais quoiqu'il fût arec raison L'ennemi de tout méchant moine.
Il eut tort de croire un poison Le purgatif de l'antimoine.
Il y avait en effet une querelle de l'antimoine : on verra qu'il la rallumait toujours, si bien éteinte qu'elle fût : il accuse ce plomb sacré de toutes les morts, de tous les meurtres. On prétend qu'il en prit à sa mort, pour être sur d'avoir raison. Aussitôt doyen, il profita de ce qu'un livre de Chartier, qui prônait l'antimoine et le vin émétique, n'avait pas reçu avant d'être mis en vente l'approbation de la Faculté, pour faire rayer ledit auteur du catalogue des docteurs (i653) : la décision soumise au Parlement s'attarda à ce point dans le maquis qu'en 1666, Patin étant hors de page, l'antimoine triompha de nouveau et Témétique resta triomphalement au Codex. Un des grands ennemis de Patin dans cette querelle fut Gué-
naut médecin de la Reine, à qui Patin fait souvent allusion sans aménité.
Patin soutint une affaire non moins grave, et plus heureuse, contre Théophraste Renaudot, le célèbre fondateur de la Gazette de France : il est à croire qu'il combattit en lui non le précurseur de la presse libre et polémique, à quoi il eût dû applaudir, mais bien l'agent du pouvoir, car la Gazette, à peine née, était devenue une feuille officielle. Cependant ce ne fut point là l'origine de la querelle. Renaudot, né à Loudun. comme les possédées, était docteur en médecine à la Faculté de Montpellier. La notoriété extra-médicale de ce médecin de province, ses entreprises diverses, irritèrent Patin, qui n'était pourtant pas en i64i un personnage chargé des intérêts corporatifs. Renaudot fut préservé d'abord par Richelieu qui le voyait forger un assez bel instrument de règne ; puis par l'opinion qui ne pouvait être défavorable à la création d'une Ecole de Médecine libre, de cabinets de consultations gratuites, d'assistance aux pauvres, de prêts sur gages, de bureaux d'adresse, toutes œuvres de charité et d'information. L'on s'insulta en latin et en langage vulgaire; ce fut presque une lutte de matassins : on invoqua Aristote pour convaincre Renaudot de
gueuscric, usure cl friperie : Richelieu mort, son protégé fut condamné en mars i644, comme exerçant une profession illibérale, incompatible avec l'art médical, à se voir exclu des registres de la Faculté. Pis encore, ses deux fils se virent refuser la qualité de docteur pendant de longues années, comme coupables d'avoir un tel père. Patin, qui en triomphe longtemps et bruyamment, se put vanter d'avoir sauvé la Compagnie d'Esculape du déshonneur d'un gazetier. Chose curieuse, son traditionnalisme vengé s'allie dans cette allégresse à la joie frondeuse d'avoir rétrospectivement défait en justice le grand Cardinal : Richelieu a fait trembler l'Espagne et Rome même ; il n'a pu faire dépasser le grade de licencié aux deux fils de Renaudot.
Tout Gui Patin est dans ce singulier contraste : indiscipline dans la vie publique, culte étroit des formes et des traditions dans la vie corporative. C'est un bon citoyen de petit État ; c'est le sujet inconsolable d'un grand Royaume : ce désaccord est assez symbolique de son époque où la monarchie autoritaire unifie et centralise dans les lois, les lettres, la société même, ce qui restait encore en France d'indocile, d'hétéroclite, de bourgeois comme de féodal.
Quant à la haine constante que nourrit Gui Patin contre le fripon italien, c'est le Mazarin que nous voulons dire, on en lira l'histoire en détail clans les lettres qui forment le présent recueil. Evolue-t-elle ? diminuée ou accrue, la voit on changer avec le temps ? point, elle est entière à toutes les époques, se trouvant fondée sur une antipathie sans raison que de petits intérêts et des goûts personnels, et ne se confrontant guère, même pour s'attiser, avec la réalité. C'est une haine déductive, géométrique, si l'on ose dire : de l'axiome Mazarin, sortent tous les maux publics en corollaires, et tous les maux privés qui s'offrent à Patin. Mazarin rend charnels à ses yeux les torts essentiels du pouvoir, qui sont d'être le pouvoir, la force, la richesse, et surtout l'unité : il avait jugé Richelieu pareillement. Le Parlement, la noblesse, tous les ordres menacés lui symbolisent au contraire les libertés publiques, ou plutôt individuelles ; ils ne sont pas les maîtres actuels même s'ils représentent les maîtres passés ou futurs. Ajoutez-y la défiance paysanne de l'étranger, le pessimisme naïf du bourgeois habitué à récriminer sur la misère
des temps, un anticléricalisme fort accusé : tels sont les traits éternels de l'esprit moyen d'opposition que personnifie au Grand Siècle Gui Patin, animal fort peu politique ; la corporation, la famille, celui sont idées claires. La cité, il ne la conçoit point. La patrie même ne lui apparaît pas comme elle eût fait cent cinquante ans plus tard ; et touchant la guerre civile, l'appel à l'étranger, la trahison du pays, il n'a guère plus de scrupules que le prince de Condé. L'Archiduc, les Espagnols lui semblent des alliés fort naturels si l'on veut réduire le ministre. Mais, par un effet singulier, Patin garde à la personne royale une dévotion sans doute héréditaire. La reine lui est suspecte de mœurs et d'intentions ; mais le jeune roi lui semble inaccessible à la critique, à l'insulte : c'est un monarchisme familial, la fidélité du vieux métayer envers le jeune maître. Réduit à ce sentiment, le loyalisme de Patin est foncier, indestructible. On aurait donc tort de considérer notre auteur comme un aïeul du libéralisme et de la démocratie. C'est le bourgeois indocile d'ancien régime, défiant des grands, et prêt à les servir. Sa religion, malgré cent passages contradictoires, semble faite de foi secrète au dogme et de scepticisme envers les prêtres, le
culte, voire les sacrements. Il n'accorde pas ce discord ; car ce n'est pas une âme tourmentée. Il n'a même aucun besoin d'idées générales. Il pousse sa vie comme une charrue, en gémissant, jurant, riant, et sans beaucoup regarder hors du sillon. En science, il ne fut nullement un chercheur ; la circulation sanguine le laisse indifférent. Descarles lui semble un plaisant imposteur : un moderne, parbleu ! Ses admirations vont aux anciens, à Pline surtout. Les humanistes déjà retardataires lui plaisent par dessus tout : Saumaiseet Scaliger. Il promène partout un gros bon sens assez étroit, assez chagrin, méprise ce qu'il ignore avec une tranquillité paysanne : il parle des femmes comme un homme du Moyen-Age, dans un temps où elles s'apprêtent à régner ; et des auteurs à la mode comme s'ils étaient ceux de l'extrême décadence. Il est bougon bien plus que jovial, et si Ménage le traite d'homme gaillard, c'est entendant qu'il fut actif et de bonne compagnie. Les pessimistes ne sont pas les hommes les moins sociables ; Patin le montre bien en parlant à ses amis : on dirait qu'il sauve de la ruine de tout un monde un petit cercle choisi de familiers. Gela mis à part, sa sensibilité est fort modérée : il ne parle de ses enfants ou de ses parents
qu'avec une indifférence qu'il faut bien mettre sur le compte des formules de l'époque, mais qui glace cependant. Les douleurs, les cruautés, les supplices, rien ne lui arrache une vraie pitié, et il semble bien que M. de La Bruyère ait plus compati au peuple que le bourgeois Gui Patin. Ce scepticisme étroit qui lui ferme la vue de toute grandeur véritable est bien aussi probablement la cause de tant de dédains partiaux : l'histoire de Jeanne d'Arc, il la tourne en ridicule, la politique étrangère, il n'y voit qu'une improbe comédie, la religion, comme les découvertes nouvelles, ne lui offre guère que charlatanisme. Il y a décidément en lui bien de la crudité encore et de la grossièreté, et ce n'est pas en vain que son visage aigu, au regard oblique, rappelle certaine image de Paul-Louis le vigneron.
Il reste à parler de ses amis, de sa vraie société, nombreuse et diverse : ce furent, outre Riolan et ses confrères, le président de Blancmesnil. vieux garçon sceptique et réjoui, Lamoignon, l'incorruptible Saumaise, Naudé, médecin qui eut le seul tort d'être, bibliothécaire du Mazarin détesté, Charles Sorel.
romancier gaulois et appliqué bibliographe, le conseiller Charpentier et le président Miron qu'il avait [jour voisin à Paris. Il soigna Tlobbes; il connut Gassendi.
Les correspondants qu'on verra nommés dans les lettres que nous publions n'ont de célébrité que celle qu'elles leur confèrent. M. Spon était un huguenot, membre du collège des médecins de Lyon. Il avait M. Falconet pour confrère immédiat, ainsi qu'un M. Garnier auquel il est fait souvent allusion. L'un et l'autre étaient, à peu de chose près, des contemporains de Gui Patin. L'amitié qui les unissait résistait fort bien à l'absence, à ce point qu'on a douté qu'ils se fussent vus : ilest probable qu'ils se connurent très peu, échangeant comme on verra, malgré la lenteur des courriers, leurs portraits et leurs lettres avec une bien belle constance. C'est Spon qui semble l'ami le plus intime, à qui il confie le plus volontiers les nouvelles de sa personne et non de son métier seulement. Pour M. Belin fils, c'était un médecin de Troyes, qui tint dans le cœur de Patin moins de place que les précédents.
On peut admettre que pour parler aussi franchement à des correspondants, notre auteur les savait faits à son image ; c'est donc tout un petit cercle de bourgeois savants et
critiques que nous pouvons ici évoquer : les mœurs y devaient être assez austères, mais la parole fort libre. En dépit de leurs scepticismes, ils devaient avoir en commun beaucoup de préventions, et surtout de routines, même de manies. Cela ne contribue pas peu à les rendre curieux cl vivants, d'autant plus qu'ils participent à cette tradition libertine qui a donné le Renard aussi bien que les Caquets de l'Accouchée, sans aller jusqu'aux chansons de Béranger. C'est dans notre histoire littéraire la classe la plus sacrifiée, car au vrai elle s'est tenue à l'écart des lettres, et c'est par hasard qu'un Gui Patin, écrivain facile, point correct, mais agréablement et naturellement babillard, la ramène à la lumière. Le document n'est point négligeable ; avec ses insuffisances et ses trivialités, mais dégagé de toute mode factice et de tout art étudié, Gui Patin nous présente un esprit honnête et vif, pittoresque et mesuré, qui sent le terroir, sinon le terreau, et qui est bien fils de notre terre.
Notre dessein a été de publier ici les lettres du temps de la Fronde, de janvier 16^9 jusqu'au retour du roi à Paris, le 29 juin 1600, chacune
dans son intégrité, et formant une série historique à peu près complète. Nous n'avons écarté qu'un petit nombre de missives, hérissées de latin et dont l'intérêt est surtout médical. On y trouvera donc un tableau de cette époque agitée, moins net que sous la plume du Cardinal de Retz, mais qui ajoute à son importance historique un intérêt biographique évident. La dernière, d'un ton désenchanté, marque le triomphe acquis de Mazarin. Les limites chronologique's en sont donc, au début comme à la fin, assez nettes.
Ce fut peu de temps après la mort de Patin que ses Lettres, sans doute connues de quelques familiers et du cercle de leurs amis, furent publiées pour la première fois. On ne saurait douter qu'elles n'eussent, avant d'être livrées aux presses, subi le même genre de publication que la Correspondance de Sévigné: des lettres d'une époque si récente, émai liées de tant de noms propres et si notoires, ne pouvaient manquer d'être communiquées et recopiées de proche en proche. Pareillement l'intérêt qui s'y attacha, aussitôt que parues, dut être d'amusement et de scandale, La première édition (Francfort, i683, in-12) se présente comme partielle et n'annonce que des Lettres choisies. Elle fut imitée à Paris et à Rotterdam
par trois éditions qui parurent de i685 à 1689. Deux ans plus tard une publication augmentée paraît à Cologne, elle est réimprimée en i<i():>. Puis se succèdent huit éditions nouvelles tant à Paris, qu'à Rotterdam, Amsterdam et La Haye de iti<)5 à i~i7). et ce sont celles qu'il est le plus commun de se procurer.
En i846, une édition est publiée à Paris en trois volumes par les soins du Docteur Réveillé Parise. Sa valeur critique est nulle ; malgré qu'on en ait. c'est son texte qui doit servir de base aux éditions nouvelles, jusqu'à la rcccnsion complète des manuscrits. Ceux ci se trouvent à Paris et ne peuvent manquer de fournir un texte moins adultéré. Jusqu'ici certaines expressions de l'auteur ont été atténuées, certaines phrases coupées, pour des raisons de convenance politique bien plutôt que de morale. Lue édition savante préparée par Ylontaiglon cl T;imizcy de Laroque ne put voir le jour, un incendie avant anéanti le travail de ces érudils. Enfin un tome est paru en 11)07. début d'une édition vraiment authentique et complète. L'auteur en est le D' Triaire et, tant par les notes (pie par l'établissement du texte, sa publication est appelée à faire foi désormais. >,ous avons profité de son texte dans la mesure du possible.
On trouvera des renseignements sur Gui Patin dans l'anthologie due à M. Pierre Pic | Paris, ipi 1 ) laquelle se compose de très courts fragments ingénieusement classés ; dans le Livre du D' Paul Delaunay relatif aux Vieux Médecins Sarthois (Paris, 1906). On y voit retracée la querelle de Patin et de Maître Bineteau. partisan de l'Antimoine : — dans la plaquette Gai Patin, de M. L. Vuilhorgne, membre de la Société des Antiquaires de Picardie (1898;. Elle donne nombre de détails fort précieux sur l'origine et la vie familiale de notre auteur ; — dans les extraits de la Correspondance de G. Patin (La France au milieu du xvif siècle), de MM. Brette et Champion (Paris 1901) : — dans le Dictionnaire de Bayle ; — au huitième tome des Lundis de Sainte-Beuve. Les renseignements plus spéciaux à l'histoire de la médecine sont contenus dans un livre de M. Larrieu, Gui Patin, Paris, 1889. Enfin il sera facile à quiconque d'établir une biliographie complète d'après les documents de M. Vuilhorgne. du D' Félix Larrieu et du Dr Chéreau (Bibliographia Patiniana 1879). Les recueils d'Ana ou l'Esprit de Gui Patin ont paru, fort mal faits du
reste, au début du xvnr siècle à Paris et à Amsterdam. Il y faut ajouter un discours de M. Alexis Bertrand prononcé en 1890 devant l'Université de Lyon.
Nous avons renvoyé aux notes qui terminent le volume la traduction des phrases et citations latines, en prenant celles seulement qui ajoutent au texte français ou sont utiles à son intelligence.
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