IOÔ LETTRES DU TEMPS
cette adresse, de nous promettre par leurs prières telles quelles, le paradis qu'ils n'ont point pour l'argent que nous avons.
Le livre des Jésuites sur Véchafaud, fait par le P. Jarrige, a été ici imprimé par un libraire de la religion nommé Vendôme, et s'y débite merveilleusement, vu que Paris abonde en gens qui haïssent ces Pères, qui se veulent nommer compagnons de Jésus, bien que le bon Seigneur n'ait jamais appelé personne son compagnon, que Judas même qui le vendit, en ces termes dans saint Matthieu, chap. 26, verset 50, sTaïps, èo 0 Trace'. ? qui vaut autant à dire, que : Compagnon, pourquoi êtes-vous ici ? ou : Que faites-vous ici ? puisque ce mot î-raT.po^ signifie proprement compagnon, et non pas amicus, comme dit notre Vulgate, laquelle de toutes les versions du Nouveau Testament, à ce que dit Scaliger, est la pire. Voici ses termes : Et latina, quâ -%tjj)sj.-'j'j.\ utuntur, quœ ab eo propagata est longe deterrima1. Même le nom ÉT<«pt8iov ou srcrtpa meretricem significat, comme les loyolites mêmes se servent du mot l-ra'.c-la pour exprimer leur société. Je ne sais s'ils entreprendront de répondre au P. Jarrige ; mais je pense qu'ils ne le feront pas, parce qu'ils n'en viendraient pas à leur honneur.
Je n'ai point encore ouï parler de ce nouveau
décret du pape contre la moinerie et ce nombre effroyable de moines qui sont aujourd'hui en France, et même je doute fort si le pape, qui n'est pas sot, osera entreprendre une affaire de si grande conséquence, vu que s'il n'est secondé de la force des potentats, il n'en viendra jamais à bout, ayant affaire à la plus méchante peste de gens qui soient au monde. Il aura beau leur commander, ils n'obéiront pas. Un pape les a créés, ou au moins les a approuvés, et par conséquent un autre pape ne les peut détruire et anéantir, à ce qu'ils disent. Néanmoins Pie V abolit tout-à-fait l'ordre des humiliés, d'autant qu'un d'iceux avait voulu tuer le bon archevêque de Milan, saint Charles Borromée. Un autre pape, longtemps auparavant, avait aboli l'ordre des jésuites. Je ne vois pas aussi par quel motif le pape voudrait entreprendre une telle réformation, vu que tous ces gens-là lui servent avec toute leur bigarrure, et qu'ils aident merveilleusement à soutenir sa puissance par le monde et même sa tyrannie sur les consciences. Ils sont les archers et les commissionnaires, pour ne pas dire les espions et les janissaires du pape. Je me souviens d'avoir ouï dire à feu M. le président de Novion, père de celui-ci, qui était un grand personnage et excellent homme, président au mortier, que l'on avait agité l'affaire au par-
lement de réduire tous les moines aux quatre premières sources, afin que, par ce moyen, ce grand nombre pût être diminué. Il me l'a autrefois dit l'an 1628, durant le siège de La Rochelle. Feu M. Grotius m'a souvent dit que pour réformer la France, il y avait trois choses auparavant à faire : i° de retrancher l'autorité du pape, laquelle s'accroissait trop en France ; 2° de ne donner des évêchés qu'à des gens capables de prêcher et d'enseigner, et non pas à des courtisans et à des gens de mauvaise vie, comme on fait aujourd'hui ; 30 d'ôter tout d'un coup tant de moines qui sont ici superflus, et il disait ordinairement : Circumcidendus Me ingens monachorum numerus 1. A cause du scandale que les moines avaient apporté à la chrétienté, les Pères du concile de Trente avaient ordonné que l'on ne recevrait plus de nouveaux moines ; mais pour le profit qu'ils y ont trouvé, ils ont fait tout autrement. Ils en ont plus reçu depuis ce temps-là qu'ils n'avaient fait en quatorze siècles auparavant. Ils sont maintenant si puissants qu'ils seraient capables de faire un schisme contre le pape s'il les entreprenait sans être appuyé de l'autorité des princes souverains. Mais laissons là cette peste de la religion pour passer à celle de la médecine : j'entends les apothicaires. Vous avez fait un accord avec eux ; ils ne mériten;
pas cette grâce d'entrer en composition avec leurs maîtres, desquels ils devraient dépendre absolument. Si vous voulez empêcher qu'ils n'entreprennent et n'empiètent rien sur vous, il faut que vous les fassiez souvenir du Médecin charitable, avec lequel, lorsqu'il ne valait qu'un sol ou deux, nous avons ruiné les apothicaires de Paris. Faites-leur entendre qu'il y a chez les épiciers de la casse, du séné, de la rhubarbe et du sirop de roses pâles, avec lesquels remèdes nous nous passons d'eux et les avons rendus si ridicules, qu'on ne les veut point voir dans les maisons, et qu'ils ont bien plus de loisir qu'ils ne voudraient de garder leur boutique. Il n'est, Dieu merci, plus ici question de bézoard, ni d'eaux cordiales dans la petite- vérole, ni de juleps cordiaux, ni de perles en quelque maladie que ce soit. Le peuple est détrompé de ces bagatelles et de plusieurs autres ; les riches ne s'en servent plus et se tiennent obligés à plusieurs anciens de notre Faculté d'être délivrés de cette tyrannie. Ces messieurs nos anciens sont MM. Marescot, Simon Piètre, son gendre ; Jean Duret, fils de Louis ; les deux Cousinot, Nicolas Piètre, Jean Hautin, MM. Bouvard, du Chemin, Brayer, de la Vigne, Merlet, Michel Seguin, Baralis, Allain, R. Moreau, Boujonier, Charpentier, de Launay, Guillemeau et plusieurs autres qui ont
introduit dans les familles de Paris une médecine facile et familière qui les a délivrés de la tyrannie de ces cuisiniers arabesques. Ceux qui se plaignaient de la trop grande dépense et des frais excessifs que causaient les apothicaires ont été les premiers détrompés, et vous noterez qu'avant ce temps-là on ne voyait que des parties d'apothicaires en procès dans le Châtelet et au Parlement, afin d'être réglées par les médecins qui seraient pour cet effet nommés et établis par les juges ; mais tout est bien changé aujourd'hui, cela ne se voit plus. Nos médecins introduisirent aussi cette facilité de remèdes et cette épargne dans les monastères, dans leurs familles et chez leurs voisins et amis ; enfin toute la ville s'en est sentie, à l'exception de très peu de personnes, qui petit à petit se convertissent. De sorte que les apothicaires d'à présent ne se trouvent guère en besogne que pour les étrangers logés en chambre garnie ; et, hors de cette rencontre, je vous puis dire avec toute vérité qu'ils ne devraient point faire d'apprentis, leur métier étant si sec que personne n'a envie de s'en mêler aujourd'hui. Outre nos médecins que je vous ai nommés ci-dessus, qui ont puissamment aidé à abattre ce monstrueux colosse de volerie qui régnait tyranniquement à Paris, je pourrais bien vous en nommer encore plusieurs qui vivent
aujourd'hui ; mais je me retiens afin de ne pas me nommer moi-même, qui pourtant y ai travaillé autant que pas un. Le peuple de Paris est tellement accoutumé à cette épargne, que ce ne sont plus les apothicaires que les malades mettent en besogne. On envoie aussitôt au médecin, et, bien qu'à cause de la misère du temps il y ait plusieurs malades qui ne paient guère bien, au moins avons-nous cet avantage que nous y sommes appelés des premiers, et que ne voyons plus chez eux faire litière de juleps, apozèmes, poudres, opiats et tablettes cordiales, qui ne servaient la plupart qu'à faire durer les maladies, à échauffer, dégoûter et coûter beaucoup aux malades.
Je viens de recevoir votre lettre du n juin, et je m'en vais vous y faire réponse. Touchant votre tireur de pierre, je pense qu'il a fait imprimer quelque chose en français de la taille. Il a taillé, direz-vous, un homme de vingt-huit ans au grand appareil. Aussi ne peut-on pas tailler un de cet âge au petit appareil, auquel sont seulement propres les enfants de trois ou quatre ans, et encore n'est-il presque plus en usage pour le peu d'assurance qu'il y a. Cette pierre molle, friable et sablonneuse, était récente ; mais si elle n'eût été tirée, elle se fût bientôt accrue et endurcie. Quand on tailla notre M. Rio-
lan, l'an 1641, la pierre se rompit en deux ou en plusieurs parties. On en tira ce qu'on en put, mais on ne put pas si bien faire qu'il n'en restât quelque pièce qui s'accrut si notablement qu'il fallut l'année suivante le tailler derechef. Pour la section franconienne, je pense qu'elle se peut aussi bien faire sur les hommes que sur les femmes, mais plus utilement pour elles. Feu M/ Nicolas Piètre l'avait bien à la tête et en a fait une thèse où je me souviens d'avoir disputé. M. Piètre défendit fort bien cette thèse contre deux de nos docteurs qui lui voulaient mal, savoir, Merlet et Gervais. Le premier est un dangereux Normand, fin et rusé, et le second un grand ivrogne, valet d'apothicaire, rousseau de vache, fait comme le Juif errant, qui se rendit encore plus ridicule en attaquant mal à propos M. Piètre, qui a fait faire cette section en cette ville sur les hommes et sur les femmes, laquelle a réussi. Ce qui la décrie est la nouveauté. Je n'ai point ouï parler de la traduction d'Hippocrate. Si j'avais du crédit, je l'empêcherais ; ce serait de la marchandise à faire babiller les barbiers apothicaires et autres singes du métier. Je suis, etc.