LETTRE VIII. — AU MÊME
Ce 13 de juillet 1649.
Depuis ma dernière du 18 de juin que j'adressai à M. Ravaud pour vous être rendue, je vous dirai que la reine étant à Amiens avec le roi et le Mazarin, y a reçu tant de plaintes et de clameurs du mauvais traitement que les gens de guerre faisaient en ces quartiers-là, qui tuaient, volaient et brûlaient des villages entiers ; même l'évêque de la ville lui en a parlé si sérieusement qu'elle en a eu honte, cum non haberet in ore suo quod responderet, d'où vient qu'elle a délibéré de quitter ladite ville sous ombre de la petite-vérole, et de s'en revenir à Compiègne : et néanmoins ce ne sera qu'après que le Mazarin aura fait un voyage à Péronne pour donner ordre au siège que le comte de Harcourt a mis devant Cambrai le 24 de ce mois. .
Ce voyage ne s'est point fait, mais il a conféré avec M. de Hocquincourt, gouverneur de Péronne, au milieu d'un champ, avec otages de part et d'autre, et se sont rendus au lieu désigné, accompagnés chacun de trois cents cavaliers. Enfin la reine a ramené le roi et son Pantalon rouge à Compiègne, où la cour est fort petite à cause de la grande cherté de toutes choses,
jusques au foin, dont la botte y a été vendue trente sols. Joint que comme les officiers ne sont point payés de leurs gages, il y en a fort peu près du roi.
Le mariage de la Mazarinette aînée avec M. le duc de Mercœur est tout- à-fait rompu encore une fois. Le Mazarin dit que M. de Vendôme ne le peut pas beaucoup fortifier de son alliance ; M. de Vendôme dit qu'il n'a que faire de ce mariage, et qu'il voit bien qu'on ne saurait tenir tout ce qu'on lui fait espérer, ni lui donner l'argent qu'on lui promet ; ainsi tous deux se quittent l'un l'autre.
Le vendredi deuxième jour de juillet, il est entré deux mille Espagnols dans Cambrai sans que les nôtres y aient fait aucune résistance ; on dit seulement que c'a été par trahison de quelques Allemands, que l'on dit pourtant se fort bien défendre de ce crime. Quoi qu'il en soit, le siège est levé, et si ce n'est la faute des Allemands ni des Français, aussi n'est-ce pas la mienne. C'est le malheur du Mazarin qui nous porte tous ces guignons ; je ne sais ce que fera notre armée dorénavant. On dit que le général Erlac est retourné à Brisac. On se moque ici du Mazarin, et de sa fortune et de sa belle conduite. M!, le Prince est encore en Bourgogne ; M. le duc d'Orléans a été ici quel-
ques jours, puis s'en est retourné à Compiègne.
Il y a quelque temps que je rencontrai ici M. Becker, tout seul. Il me témoigna qu'il avait grande joie de me voir, et moi de même à lui. Comme j'avais envie de savoir de ses nouvelles, je ne le voulus point laisser aller, combien que j'eusse hâte, je le menai avec moi. J'allais chez un marchand de vin y voir une belle fille fort malade, ex febre assiduâ cum vomitii, animi deliguio, et multis vermibus, quos surswn et deorsum excrevit, tandemque convaluit l. Je le fis entrer dans une chambre à part, où je fis apporter la collation, et entre autres du meilleur vin ratas istud apprime convenue germano ventriculo. Il me conta qu'il était en condition avec un gentilhomme de Paris, qu'il m'a nommé, et que je ne connais point, qui a une maison près d'Orléans ; qu'il y demeurera encore un an pour y apprendre le français, après cela qu'il s'en retournera en Allemagne, si la paix y est bien arrêtée et exécutée. Il but plusieurs fois à ma santé, de joie qu'il avait, ce me disait-il, de m 'avoir rencontré ; il but aussi à la vôtre, et promit de vous le mander, comme je fais maintenant.
J'attends des nouvelles de M. Volcamer, qui a pris la peine de traiter pour moi avec la fille
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de M. Hofmann, pro suis Crestomath. Pathol. Je les ai achetées sans les voir, j'en ai délivré cinquante écus à M. Picques, Domina Lauxia filia et hceres Casp. Hofmanni, les a touchés, et en a donné sa quittance aussi bien que M. Volcamer même, qui y est intervenu comme médiateur et témoin. Je pense que de présent, ledit manuscrit est en chemin. Quand je l'aurai, je tâcherai de le mettre sur la presse avec la première partie de cet œuvre, qui est Chrestomath. Physiolog. : au moins j'y ferai ce que je pourrai ; sed dies mali sunt. Nos libraires ressemblent fort aux moines, quorum chantas admodum refrigescit. On dit que la disette des vivres et la cherté du pain a été si grande depuis quelque temps à Rome, que de faim ou de maladie il y est mort un nombre d'hommes qui va par dessus les douze mille.
Quand je pense à vous, et par conséquent à Lyon, j'aurais bien envie d'y 'aller, de vous y embrasser, et vous y entretenir, et mutuas audire et reddere voces. Je sais bien que l'aspect d'un si beau pays peut contenter en quelque façon la curiosité d'un homme : une si grande ville, deux belles rivières, la rapidité du Rhône, tant d'honnêtes gens qui sont dans votre ville, tant de beaux livres qui se peuvent trouver, de si bons et francs amis que j'y verrais, et entre autres MM. Gras, Falconet et Garnier, humanis majora bonis cre-
(htntur ; mais tout cela n'est rien auprès de la joie que j'aurais de m 'entretenir en particulier avec vous dans votre cabinet, remotis arbitris. Et peut-être que Dieu me fera quelque jour cette grâce, dont j'ai bien envie : aussi y a-t-il quelque apparence qu'une certaine occasion se présentera qui m'en donnera le moyen.
M. le duc d'Orléans ? 3. été ici quelque temps en qualité de médiateur et de pacificateur, et a été vu par M. le coadjuteur, et par plusieurs du parlement. Il a vu aussi M. de Beaufort, qu'il a voulu induire et pousser d'aller à la cour : nec credidit Mi.
M. notre coadjuteur a été à la cour, où il a vu, salué et harangué la reine, laquelle a paru être touchée du discours qu'il lui a fait. Il n'y a point vu le Mazarin, comme il l'avait stipulé avant que de partir, qu'il ne Tirait point voir : aussi ne lui en a-:-on point parlé.
Le bon duc Gaston a fort invité M. le duc de Beaufort d'aller à la cour sur sa parole ; mais l'autre y a sagement et prudemment résisté, et lui a dit qu 'autrefois M. le maréchal de Montmorency s'était perdu sur sa parole, que le comte de Soissons du depuis en avait fait autant, et que depuis quatre nois le maréchal de Rantzau avait quitté son gouvernement de Dunkerque, et était venu à la cour sur sa parole, où aussitôt
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il fut arrêté, mis prisonnier, comme il est encore dans le bois de Vincennes, sans ce qu'il y sera à l'avenir ; qu'il le priait bien fort de l'excuser, mais que sur sa parole il ne sortirait point de Paris, où il savait bien qu'il était aimé et chéri : et à toutes ces raisons, le bon duc n'a point eu de quoi répondre, et s'en est allé à la cour.
Madame de Châtillon, veuve de celui qui fut tué à Charenton le 8 de février dernier, est accouchée d'un fils : voilà un cinquième rejeton descendu de Gaspard de Coligny, amiral de Châtillon, qui fut tué à la Saint-Barthélémy, l'an 1572.
Comme je vous tiens pour mon meilleur et plus intime ami, je prends la hardiesse de me découvrir à vous, et vous demande avec très humble révérence que vous ayez cette bonté, de me donner votre avis du dessein que j'ai de faire une méthode particulière, dont je vous ai par ci-devant écrit quelque chose ; maintenant je vous envoie la copie du titre que je vous ai désigné. Je vous prie de me mander s'il est trop long, ou bien ce qu'il y a dans les termes qui empêche que vous ne m'en conniez votre approbation ; mais je vous le demmde en ami, comme j'espère que vous m'y répo.idrez. Ne me flattez point, je vous prie, faites-moi mon procès, instruisez-moi, et me remette? dans le bon chemin :
Judicioque tuo cadam velstabo. En voici ma pensée, à la charge que ci-après vous m'en direz la vôtre, aussi librement qu'un ami le peut attendre de son ami.
« Manuale medicum, sive de morborum inter- » norum natura et curatione, libri très, in quibus » ex paucis, sed probatis et selectis remediis, prœ- » sertim dextro major uni prasidiorum, hoc est vence » sectionis et pi\rgationis usu, ac exquisita vivendi » lege, ad facilem ac legitimam bene medendi » methodum, quasi verum sanctions et purioris » medicinœ fonten revocantur atque manu ducuntur » Philiatri ; ram quibusdam observationibus , et » exemplis illustrcti, unà cum censura quorumdam » remediorum ardncorum, chimicorum, indicorum, » futilium, et plant ad œgrorum salutem inutilium, )> quœ ditandis dimtaxat seplasiariis adinventa » videntur.
» Posterum negottim ago : illis aliqua quœ possint » prodesse conscribo; salutares admonitiones velut » medicamentorum itilium compositiones , litteris » mando, esse illas effvaces in multis morbis expertus » rectum iter, quod tmdem cognovi, aliis monstro. » Seneca 1. »
Si vous n'étiez mon meilleur ami et plus particulier, je ne vous demanderais point cette faveur ; mais sur la créance que j'ai, j'ose et j'entreprends d'espérer de vous cette grâce que
vous m'en donnerez votre jugement. Vous le montrerez si vous voulez à MM. Gras et Falconet, et m'en manderez s'il vous plaît leurs sentiments. Facit amor in me tuus, ut hoc audeam. Si vous trouvez que cela vous fasse importunité, prenez-vous-en à vous-même et à votre bonté, et dites avec Martial ce beau vers que les plus honnêtes gens du monde ont aujourd'hui raison de dire souvent :
Semper inhumanos habet officicsus amicos.
M. de Lamothe-le-Vayer est un homme d'environ soixante ans, de médiocre taille, autant stoïque qu'homme du monde, homme qui veut être loué et qui ne loue jsmais personne, et duquel
Mala quœdam fabuh jertur Valle sub alarum trux habilare caper 1.
Mais je vous parle en ceci métaphoriquement. Le vice qu'on lui objecte n'tst point corporel, il est de l'esprit, etc. Comrre fuit olim Diagorœ atque Protagorœ 2.
Le Mazarin est tellement haï partout, que l'on pourrait apparemment jiger qu'il ne durera plus guère, et même il semble que nous allons entrer dans de tels désorcres par toute la France qu'il faudra même que h reine l'envoie hors du royaume.
On parle ici d'Ëtats-Généraux pour remédier aux provinces désolées ; on parle aussi de nouveaux partis et de soulèvements contre lui de quelques princes et de quelques provinces ; même il y a eu ici des députés de votre religion qui ont présenté une longue requête et un grand cahier de plusieurs plaintes à M. le chancelier, lequel se trouvant pressé, et comme en appréhension des désordres qui peuvent arriver, s'excusa fort doucement à eux d'y répondre, leur alléguant que c'était une affaire d'État, et qu'il fallait allei; pour cet effet à la cour, où il y a encore bien d'autres empêchements : si bien qu'enfin je per.se qu'il nous faudra dire nisi moriat.ur ille hono pro populo.
On n'imprime plus ici de pièces mazarines tant le lieutenant civil a persécuté rudement les imprimeurs, dont même il y en a plusieurs encore dans lés cachots, et entr'autres deux fils avec leur mère, nommie la veuve Meusnier, dont l'aîné a été condanné d'être pendu, la mère d'assister au supplice, et bannie après avoir eu le fouet par les car-efours, et l'autre fils aux galères. Ils en ont apfelé à la cour, où l'on ne se hâte point de les ju^er, d'où l'on conjecture qu'on veut leur faire g*âce, au moins ne les pas traiter si rigoureusemeit qu'a fait le lieutenant civil. « Cujus mens ea fusse videtur, ut acerbitate
« illa suppliai cœteris terrorem incuteret, et altos « pari morbo insanientes ad sanitatem melioremque « mentem revocaret l. » Enfin je me sens au bout de la carrière, je vous baise les mains de toute mon affection, et suis de toute mon âme, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.