LETTRE XVII. -- AU MÊME
Ce ;1 de décembre 1649.
J'écrivis à M. Ravaud le 16 de novembre ; et le même jour je vous écrivis aussi par la même voie : je ne doute point qu'il ne vous ait rendu une lettre. Depuis ce jour-là il est ici mort un intendant des finances, nommé M. Charon, à la place duquel on a mis un Lyonnais, mais natif de Bâle, nommé M. Hervart. Son affaire cependant n'est pas tout-à-fait conclue ; la reine résiste, et dit que sa conscience y répugne, à cause de sa religion. On dit que le Mazarin le voudrait installer en cette charge, pour le récompenser du grand service qu'il lui rendit durant notre guerre, en ce qu'il fit trouver et fournir presque sur-lechamp la somme de huit cent mille livres qui furent employées à débaucher la plupart des Allemands de l'armée de M. le maréchal de Turenne, qui venait pour nous contre le Mazarin, lequel et tous les autres qui étaient à Saint-Germain eurent si peur dudit maréchal et de son armée, que cela le fit penser tout de bon à traiter de la paix avec nous, et c'est ce qui engendra la conférence de Ruel : joint que d'autres très puissantes causes les y obligeaient. i° Qu'ils n'avaient plus d'argent à Saint-Germain, et qu'ils
ne savaient où en prendre à l'avenir. 20 Ils voyaient l'Espagnol sur la frontière, qui était tout prêt d'entrer et de venir jusqu'ici. Le 23 de novembre, à huit heures du soir, madame de Beau vais, première femme de chambre de la reine, fut disgraciée, et reçut commandement de se retirer de la cour et de s'en aller en sa maison des champs. Cette disgrâce est tant plus remarquable à la cour, que cette dame était une de celles qui y avaient le plus grand crédit, laquelle couchait dans la chambre de la reine, et qui était la plus grande confidente de sa maîtresse : on lui ôta en même temps toutes les clefs qu'elle avait. Deux jours après que madame de Beauvais a été chassée par la reine, elle a pareillement chassé de la cour le marquis de Gerzé, qui était en haute intelligence avec ladite Beauvais.
Maintenant je vais commencer à faire réponse à votre dernière, que j'ai reçue ce matin, premier jour de décembre, et laquelle, sans vous flatter, nec putes tïbi verba dari, m'a donné une joie et une consolation extraordinaire. Est-ce tout de bon que vous me dites que vous gardez toutes mes lettres très chèrement ? Je n'ai jamais eu cette opinion qu'elles pussent mériter cet honneur ; mais d'une part prenez garde qu'elles ne vous fassent tort ou à moi aussi pour la liberté avec laquelle je vous écris quelquefois de nos
affaires publiques, si mieux n'aimez tout d'un coup en faire un sacrifice à Vulcain, que Catulle, in pari casu, a de bonne grâce nommé tardipedem deum. Tout au pis aller, et quoi que vous en fassiez, j'y consens.
La reine de Suède a envoyé son tableau à M. Saumaise *, et outre ce présent elle l'a invité d'aller la voir en Suède ; à quoi il a répondu surle-champ qu'il faisait pour lui, qui était maigre, trop froid en Suède et trop chaud en Angleterre, sur la peur qu'il aurait d'être pris par les Anglais, contre lesquels il a écrit une défense pour leur roi. Il est depuis un mois au lit, affligé de la goutte. J'honore de tant plus la reine de Suède qui aime les lettres et les lettrés. Si elle continue, je ne doute point qu'enfin et dans la postérité elle ne fasse autant parler de soi et ne devienne, par cette bonne inclination, autant illustre que le feu roi son père l'a été par ses armes, par ses hardies entreprises et par ses grandes victoires.
Plût à Dieu que le père Théophile Raynaud nous fît voir son livre, de Justa confectione librorum. Si vous en avez quelque commodité, faiteslui-en écrire quelques mots, et l'invitez à mettre ce livre en lumière. Je crois qu'il pourrait servir à plusieurs sortes de gens en plus d'une façon. Les deux portraits de M. Saumaise et de H. Grotius, avec celui du feu P. Cousinot, sont partis
pour Lyon dans le paquet que je vous ai adressé. Pour l'épître de Sennertus, puisque MM. Huguetan et Ravaud me font cet honneur et vous aussi, je le veux pareillement bien : vous y mettrez tout ce qui vous plaira, mais à la charge que vous vous y mettrez vous-même, afin que la postérité sache que j'ai eu un ami de votre trempe et de votre mérite, quod in magna fcelicitatis me ce parte duco. Pour le décorum des personnes qui m'adresseront cette épître, ne vous y arrêtez pas si fort, mettez et dites hardiment ; si cela ne sert fort pour le présent, au moins cela sera bon pour l'avenir. J'ai des enfants qui pourront quelque jour en avoir d'autres, et qui seront bien aises de voir là-dedans quelque chose de bon de leur aïeul. Je puis dire de bon cœur, avec Martial, si post fat a venit gloria, non propero, car je sais bien que toute cette réputation du monde, après notre port, n'est qu'une fumée. Et néanmoins je me console de ce que je suis dans les registres de notre école en très bonne part en deux fois diverses, dont la première est de l'an 1642, quand je plaidai et gagnai ma cause contre le gazetier par devant dix-sept maîtres des requêtes, aux requêtes de l'hôtel ; la seconde est de l'an 1647, contre les apothicaires, au parquet, devant MM. les gens du roi. Outre que j'y suis marqué, comme celui qui a passé par toutes les charges
de l'école, hormis du doyenné, auquel j'ai déjà été nommé trois diverses fois : mais je suis toujours demeuré au fond du chapeau. Sortes in iirnam mittuntur, sed temperantur à domino. Peutêtre que Dieu n'a pas voulu que j'eusse tant de peines que donne cette charge, qui est très pénible et laborieuse. Par provision vous y pouvez parler de livres, de bibliothèque, de malades, de bonne méthode, de bonnes inclinations à bien faire en tout, à servir le public, de n'être ni charlatan ni chimiste, et d'avoir plusieurs bons amis, tant en France qu'aux pays étrangers : Sed frustra sum. Vous savez mieux que moi ce qu'il faut dire. Pour les œuvres de M. Helmontius, qui était un enragé, M. Riolan l'a connu à Bruxelles. Les jésuites le voulaient faire brûler pour magie ; la feue reine-mère le sauva, parce qu'il lui prédisait l'avenir, étant induite à cela par un certain Florentin, nommé Fabroni, qu'elle avait près de soi, qui la repaissait de ces vanités astrologiques, et se trouve que ce Fabroni était gagné par le cardinal de Richelieu pour perdre cette pauvre princesse. J'apprends par la même lettre que M. J. Valaeus est mort à Leyden, sans avoir été regretté, d'autant que M. Spanheim, qui était de deçà fort aimé, mourut quasi inopinato et inesperato, d'un remède que ledit Valaeus lui donna lui-même, qu'on
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appelle en ce pays-là de l'antimoine : ce sont les mots de l'écrivain. Je hais tant plus ce diabolique remède, qui, outre tant d'autres, a encore tué ce pauvre M. Spanheim, à l'âge de quarante-huit ans : il aurait encore pu vivre vingt ans entiers, si potuisset carere isto malo medico, et en ce cas-là, il nous eût encore donné quelques bons livres ; et ainsi le médecin n'est pas à plaindre, qui s'est tué lui-même de ce remède, dont il en a tué ce bon et savant M. Spanheim, que je regretterai toujours.
Le Mazarin a donné ordre d'envoyer et faire, marcher environ six mille hommes vers Bordeaux, pour aider à M. d'Espernon, dont les uns prennent le chemin de Chartres et du pays du Maine, les autres vont de Champagne en Bourgogne, par le plus long chemin, afin de manger toujours le paysan. Je serai toute ma vie, monsieur, votre très humble, etc.