‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 27 sur 41 · LETTRE XIX. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XIX. — AU MÊME

Ce 4 février 1650.

Pour répondre à celle que M. Duprat m'a aujourd'hui délivrée de votre part, je vous dirai

que bien loin que vous m'ayez aucune obligation, au contraire je me tiens très particulièrement obligé à votre bonté et à votre amitié de me procurer la connaissance de tant d'honnêtes gens comme vous faites, mais particulièrement de M. Duprat, qui est un excellent homme et digne de toute sorte de faveur.

Vous avez fait une belle remarque sur le passage de Celse, qui est une expérience particulière qu'il aura prise de quelques médecins, car pour lui il n'avait jamais exercé la médecine. C'est que quelque médecin a remarqué que ceux qui avaient été mordus du scorpion en étaient heureusement échappés avec la seule saignée sans l'application d'aucun topique alexipharmaque, parce que la nature, déchargée et soulagée par la saignée, avait surmonté plus facilement le reste du mal, ou peut-être que ce scorpion n'avait point de venin, comme il arrive fort souvent à Rome et ailleurs. Peut-être aussi que l'application de ces contre-venins dans ces sortes de plaies n'est pas si nécessaire et si assurée que quelquesuns se le persuadent. Quoi qu'il en soit, il semble que la thériaque n'a été inventée que pour remédier aux morsures des bêtes dont le venin est froid ; elle est trop chaude pour un venin chaud, et même j'aurais de la peine à m'y fier. Galien n'a jamais loué la thériaque qu'en ce premier

cas-là, hormis qu'il s'est quelquefois servi de la nouvelle comme d'un narcotique. J'excepte de ses œuvres le traité de Theriaca ad Pisonem et ad Pamphiliamim, qui ne sont non plus de lui que je suis le roi Numa. La réputation de la thériaque est sans effet et sans fondement ; elle ne vient que des apothicaires, qui font ce qu'ils peuvent afin de persuader au peuple l'usage des compositions et d'ôter s'ils pouvaient la connaissance et l'usage des remèdes simples qui sont bien les plus sûrs et les plus naturels. Si j'avais été mordu d'un animal venimeux, je ne m'en fierais pas à la thériaque ni à aucun cardiaque externe ni interne des boutiques. Je me ferais profondément scarifier la plaie et y appliquerais des attractifs puissants, et je ne me ferais saigner que pour la douleur, la fièvre ou la pléthore. Mais par bonheur notre France n'a guère de ces animaux venimeux. En récompense nous avons des favoris italiens, des partisans, force charlatans et force antimoine ; ne voilà- t-il pas assez de maux domestiques sans avoir encore des serpents et des scorpions, comme en Italie ? Quoique M. Naudé m'ait assuré qu'il n'y a point vu tant de serpents venimeux comme l'on dit. En échange ils ont la signora Olympia 1, force principiots affamés qui sont comme autant de tyrans, force bandits et autres pestes du genre humain.

Mon beau-père a pensé mourir ce dernier mois de janvier, mais il a encore obtenu quelque terme de la parque. En cette dernière attaque il a été saigné huit fois des bras, et chaque fois je lui en ai fait tirer neuf onces, quoiqu'il ait quatre-vingts ans ; c'est un homme gras et replet. Il avait une inflammation de poumon avec délire, et outre cela il a la pierre dans les reins et dans la vessie. Après les saignées, je l'ai purgé quatre bonnes fois avec du séné et du sirop de roses pâles, dont il a été si merveilleusement soulagé que cela tient du miracle, et il semble qu'il est rajeuni. Bien des gens auraient peine à croire cela et croiraient plutôt quelque fable d'un julep cordial. Il m'en témoigne bien du contentement ; mais quoiqu'il soit fort riche, il ne donne rien non plus qu'une statue. La vieillesse et l'avarice sont toujours de bonne intelligence : ces gens-là ressemblent à des cochons qui laissent tout en mourant et qui ne sont bons qu'après leur mort, car ils ne font aucun bien pendant leur vie. Il faut avoir patience, je ne laisserai pas d'avoir grand soin de lui. Dieu m'a donné le moyen de me passer du bien d 'autrui et de vivre content jusqu'ici sans avoir jamais pensé à mal ; il ne m'ennuiera jamais de sa longue vie. Je suis votre, etc.

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