LETTRE XXII. — A M. SPON
Ce 12 avril 1650.
Je vous envoie ma dernière lettre le vendredi Ier avril, et c'est la quatrième que je vous ai écrite sans avoir de vos nouvelles. J'espère pourtant que j'en recevrai bientôt, ainsi soit-il. Je vous avertis que M. Sauvageon n'est pas mort, qu'il est à Decize, employé jusqu'aux oreilles en procès et en chicane, qui est un métier qu'il aime fort.
Notre archevêque a défendu la chaire à M. Broussel, docteur de Navarre et chanoine de Saint-Honoré, qui est grand janséniste et point du tout mazarin, pour avoir prêché depuis trois jours un peu trop hardiment. Le père Adam, jésuite, eût éprouvé la même rigueur pour avoir prêché contre saint Augustin dans l'église de Saint-Paul et l'avoir appelé Y Africain échauffé et le docteur bouillant, sans le crédit des jésuites et des capucins qui en ont détourné l'archevêque. Un capucin, nommé le père George, de Paris, fils d'un boucher de cette ville, gros garçon, buvant et mangeant autant et plus qu'un Suisse, a reçu commandement de se taire et défense de plus prêcher, pour avoir comparé le prince de Condé, sans le nommer pourtant, à
Bélisaire, lieutenant-général de Justinien, qui ne manqua jamais de vertu, mais souvent de fortune.
Tous les chevaliers de l'ordre se sont assemblés chez M. le duc d'Orléans, où ils se sont plaints de M. d'Émery, surintendant des finances, qui veut retrancher leurs gages de mille écus par an qu'ils ont à prendre sur le marc d'or, par un droit de leur charge. Le marquis de Nelle dit tout haut qu'il fallait donner cent coups de bâton à ce coquin. M. le due d'Orléans lui demanda : Mais qui les lui donnera ? Ce sera, dit-il, moimême, monseigneur, si vous ne m'en empêchez. Les partisans, maltôtie'rs et gens d'affaires sont aussi allés trouver M. d'Avaux, et qui est l'autre surintendant, auquel ils se sont plaints dudit Émery, et lui ont protesté qu'ils n'auront jamais affaire avec ce fourbe. Voilà un homme qui est tantôt haï de Dieu et des hommes ; néanmoins il n'est pas encore guéri. Je suis, etc.