‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 34 sur 41 · LETTRE XXIV. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV. — AU MÊME

Ce 3 mai 1650.

Prenez la peine de m'écrire un petit mot, et me mandez quelque chose de votre santé et si vous avez été si longtemps sans m'écrire, mais écrivezmoi seulement de votre santé, de celle de toute votre famille, quia atnore langueo, et en cas que vous ne vouliez plus que je vous écrive, faitesmoi le bien de m'en mander la raison, afin que je m'en retienne à l'avenir, si je juge que vos raisons soient bonnes, et en cas que je le puisse faire, et obtenir cela de moi-même ; mais au moins sachez et tenez pour très certain que je suis en un tel deuil de n'avoir plus de vos nouvelles, que jamais la tyrannie de Mazarin, la colère de la reine, la guerre du prince de Condé,

le siège de Paris, et les menaces des partisans, même la peur de mourir de faim durant le siège de Paris, ne m'ont pas ôté le repos de la nuit et la tranquillité de l'esprit, comme a fait la privation de vos lettres, laquelle je crois inexcusable de votre part, si vous n'avez quelques fortes raisons ; mais il faut qu'elles soient bien fortes, et même plus fortes que l'armée que le Mazarin destine à prendre Bellegarde, et que le canon que M. de Vendôme y fait mener.

Madame la princesse la mère a eu commandement de sortir de Chantilly et se retirer en Berri. Madame la princesse la femme, laquelle y était aussi, s'en est dérobée la nuit avec son fils, qu'elle a enlevé, et l'on ne sait où elle est allée : elle passa par Paris à quatre heures du matin. Mais, à propos, je me souviens fort bien de vous avoir envoyé par ci-devant mon portrait en huile, selon que m'aviez fait l'honneur de le désirer ; mais ce n'a été qu'à la charge que vous me traiteriez de même et que me feriez la faveur de m 'envoyer le vôtre ; je vous somme de votre promesse et vous prie de me l'envoyer afin que je m'adresse à lui quand vous manquerez de m'écrire, comme vous avez fait depuis deux mois.

M. Bourdelot, notre médecin, qui est précepteur du duc d'Enghien, s'est sauvé avec lui ; on

ne sait point encore où ils sont allés. J'ai vu entre les mains d'un de mes amis une lettre de M. de la Mothe-le-Vayer l, par laquelle il mande que le dessein du voyage de Lyon est rompu, et que la reine veut revenir à Paris dès que les affaires de Bourgogne seront réglées : c'est qu'elle a besoin d'argent et qu'elle n'en peut guère trouver plus commodément qu'à Paris, pour faire la campagne prochaine.

Aujourd'hui, veille de Pâques, M. Huguetan, l'avocat, m'est venu voir. Nous avons été quelques heures ensemble à nous entretenir : c'est un honnête homme, et bien savant. Oh ! qu'il sait et qu'il raconte bien de belles et bonnes choses ! Si j'avais le moyen de l'avoir bien souvent avec moi, il me semble que j'y apprendrais beaucoup et que j'amenderais bien mon ignorance d'une si bonne et si docte conversation. Comme nous étions ensemble, M. Naudé y est survenu ; n'avais-je pas deux honnêtes hommes avec moi ? et néanmoins je n'étais point content, car c'était l'heure que l'on portait les lettres de Lyon, et que j'attendais de vos lettres que je n'ai point reçues, quo vero deoriim istam perfidiam patrante certe nescio 2. Je ne laisse point d'attendre et attendrai tant qu'il vous plaira ce commis de la poste de Lyon ; mais je l'attends aussi impatiemment que les créanciers du roi d'Espagne

ont coutume d'attendre la flotte, afin d'être remboursés par ce moyen de leurs avances.

M. de Seguin, premier médecin de la reine, a vendu sa charge de médecin ordinaire du roi, qu'il avait depuis sept ans achetée de M. Guillemeau cinquante mille livres à M. C. de la Chambre, médecin de M. le chancelier Séguier, qui en a donné vingt-deux mille écus. C'est bien de l'argent, vu qu'en cette saison les gages des officiers du roi ne sont point payés.

Je pense vous avoir par ci-devant parlé d'un certain Machon, qui fit amende honorable ici l'an passé pour avoir fait de faux sceaux ; il était archidiacre de Toul, et avait quelques autres bénéfices qui ont été confisqués et perdus pour lui, reductus ad incitas et ad desperationem rerum suariim. Voyant qu'il avait tout perdu, il a eu envie de se venger de M. le chancelier Séguier, duquel il était domestique et auquel il a l'obligation de n'avoir point été pendu pour son crime. Il avait fait un livre et un factum. Ce factum étant sur la presse a été saisi et arrêté par le lieutenant civil, qui a des surveillants à tout ce qui s'imprime en cette ville. C'était une requête qu'il présentait au parlement, par laquelle il se voulait et prétendait justifier des accusations de l'an passé, désirant qu'on lui rendît ses bénéfices et qu'il fût remis en son honneur comme

un innocent (fourré de malice). Le livre contenait l'histoire de tout ce qui s'est passé dans Paris es années 1648 et 1649. Il y avait entre autres un chapitre où il appelait les barricades grand mystère et ouvrage de Dieu ; il y en avait un autre fort rude et fort satirique contre M. le chancelier Séguier. Mais le tout ayant été découvert, M. le lieutenant criminel l'a arrêté prisonnier et l'a mis dans le Châtelet, où il est pour longtemps si M. le chancelier Séguier n'a encore un coup pitié de lui.

Le 27 d'avril, madame la princesse la mère s'est trouvée à la porte de la grand 'chambre dès cinq heures du matin, et a présenté requête aux conseillers entrants afin de la faire rapporter en la grand 'chambre. Un maître dès requêtes a refusé de s'en charger, disant qu'il n'avait point droit de rapporter. Un conseiller nommé Sevin, grand mazarin, n'a pas voulu s'en charger, disant qu'il la fallait mettre entre les mains du doyen de la cour ; un troisième est venu qui s'en est chargé, homme d'honneur et de courage, hardi et adroit et bon frondeur, nommé M. Deslandes Payen. Cette requête de madame la princesse contient trois chefs, dont le premier est pour M. le prince son fils ; le deuxième pour le prince de Conti, et le troisième contre le Mazarin, duquel elle se déclare l'accusatrice pour quatre chefs, et pour

la sûreté de sa personne à elle-même, désirant que le parlement lui en donne l'assurance et protection. Le parlement assemblé, c'est-à-dire la grand 'chambre, l'édit et la tournelle, a remis au retour du roi à délibérer sur les deux premiers articles ; sur le troisième le parlement lui a donné protection et promis assurance de sa personne, et de tout cela en a fait avertir en même instant M. le duc d'Orléans, qui a aussitôt mandé son conseil pour délibérer sur tout cela.

Le vendredi 29 d'avril, M. le duc d'Orléans a été au parlement et a fait délibérer sur la première demande de madame la princesse. L'avis que lui-même a proposé à la cour a été suivi, savoir, qu'elle obéisse au commandement qu'elle a par ci-devant reçu de la reine d'être hors de Paris ; qu'elle s'y retire jusqu'au retour du roi, qui sera en bref. Quelques marchands et autres gens du peuple ont crié contre elle tout haut dans le palais, qu'elle et son fils le prince de Condé étaient cause du siège de Paris, qu'ils leur avaient fait manger du pain bien cher, et que pour expier cette faute, il fallait qu'il fût encore vingt ans en prison, ce qui n'a pas fort consolé ladite princesse, laquelle espérait beaucoup en la faveur du premier président, et qui pour cet effet en a reçu reproche et réprimande du duc d'Orléans ; et il y a toute apparence qu'à moins d'un grand

besoin de bons capitaines ou d'une grande force qui est encore à naître, le prince de Condé sera encore longtemps là-dedans.

L'auteur du Mercure italien, savoir, Vittorio Siri, est en cette ville depuis quelques jours : il vient pour y être payé de la pension que M. le duc d'Orléans lui avait fait donner il y a quelques années. Tels paiements sont dorénavant fort rares à cause de la rareté de l'argent et des finances du roi. La reine de Pologne est grosse d'environ cinq mois : comme c'est son premier enfant, elle a peur de mourir à l'accouchement ; c'est pourquoi ne se voulant point fier à aucune sage-femme de Pologne, elle a envoyé quérir à Paris un chirurgien adroit, entendu et expérimenté, peritum in arte obstetricandi, lequel est parti d'ici depuis trois jours, auquel elle donne mille écus tous les mois jusqu'à ce qu'elle l'ait remis et renvoyé à Paris. Il s'appelle Bouchet, et est gendre d'un autre nommé La Cuisse, qui est fort entendu à ce métier d'accoucher les femmes.

M. d'Émery, le surintendant, est fort malade ; il n'ira plus guère loin, il est hydropique confirmé : il est tout fondu et décharné et tousse fort. S'il n'est guéri, ce n'est point faute d'avoir pris de l'antimoine du premier médecin, de son opium préparé et autres telles drogues. Il a été

visité par son curé et admonesté à mourir ; il a aussi été confessé par un jésuite, nommé le père Maréchal (qui est un Bourguignon que je connais), mais personne n'a encore dit qu'il ait fait restitution de tant d'argent qu'il a volé à tant de monde par toute la France. Le roi, la reine, le Mazarin et leur suite arrivèrent hier ici, 2 de mai, à six heures du soir, par la rue de Saint-Antoine. AI. le garde des sceaux régala son Éminence d'un superbe festin à six services. Nouvelle arriva hier que les Espagnols ont assiégé la Bassée en Flandre, et qu'après l'avoir prise ils marcheront en deçà, Le Poitou est pareillement menacé d'un grand orage, à cause de MM. de La Trimouille, de La Rochefoucauld, de M. de Bouillon Sedan, frère du maréchal de Turenne, de MM. de La Force, de M. de Saint-Simon, gouverneur de Blaye, et autres malcontents qui veulent remuer, auxquels M. de La Meilleraye a ordre de résister par commandement du roi et avec quelques troupes qu'on lui envoie. Je serai toute ma vie, velis, nolis, aliter enim perfectœ amicitiœ, sacra non constant, monsieur, votre, etc.

Page 1