‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 35 sur 41 · LETTRE XXV. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XXV. — AU MÊME

Ce 6 de mai 1650.

Je ne fus jamais si empêché, comme j'ai été dans l'attente de vos lettres, non solam mihi nervos restituisti, sed etiam animant reddidisti 1. J'ai enfin reçu la vôtre datée du 12 d'avril, laquelle m'a consolé véritablement bien fort.

Les Mémoires de M. de Sully et ceux de M. Rohan, son gendre, sont fort différents en temps, en matière et en style. Les Mémoires historiques du ministère du cardinal de Richelieu font un in-folio d'environ deux cents feuilles qui ne contiennent que des flatteries au cardinal de Richelieu, depuis 1624 jusqu'en 1633. On disait qu'il serait brûlé de la main du bourreau par arrêt qui n'a pas été rendu : je pense que c'est qu'ils l'ont négligé, en quoi ils ont mieux fait ; il est de ces livres comme des injures, si irascare, agnita videntur, spreta exolescunt. Le vrai auteur en est le père Ch. Vialart, supérieur des Feuillants, qui en est devenu évêque d'Avranches, et qui mourut au bout de deux ans, avec grand regret de quitter son évêché sitôt. Le fait de l'histoire n'y est point ; c'est un sot ouvrage, et à vrai dire un livre qui sent fort le capuchon d'un moine et le faquin.

Si le Mazarin eût été tué d'une mousquetade devant Bellegarde, il fût mort au lit d'honneur comme un vaillant homme. J'ai bien ouï dire qu'il était bon postillon et qu'il poussait bien un cheval, mais non pas grand homme de guerre, si ce n'est peut-être en duel.

Ne feignez point de dédier votre Feyneus à R. M. Moreau ; nous en avons parlé, il en sera bien aise ; je vous prie aussi de me mander en quel an cet auteur est mort. On m'a donné avis que les libraires et le syndic épient et prennent fort garde à ce qui viendra de Lyon ; mais ils ne savent pas ce qui est arrivé, sero sapiunt Phrygri.

Je trouve votre M. L. de Serres bien neuf au métier, et bien grossier pour un homme qui a traduit la Pharmacie de notre M. de Renou en français, il y a vingt-sept ans ; il ne s'est guère amendé depuis ce long temps. Ce que vous me mandez de ses ordonnances me fait horreur. Nous avons ici quelques charlatans, lucro invigilantes, etiam cum aliqua turpitudine ; mais ils sont bien plus fins et plus déliés que votre collègue, et ordonnent aussi plus raisonnablement. Ces grandes, fréquentes et importunes ordonnances de tant de drogues en faveur des apothicaires sont tout-à-fait ici décriées parmi nous : il n'y a guère des nôtres que M. Guenaut qui

en fasse ; encore ne rougit-il de rien, tout lui est bon, modo faciat rem : habet frontem meretricis, nescit erubescere 1.

L'Apulée de M. J. Pricseus, Anglais, n'a pas encore été vu de deçà, hormis deux qui ont été envoyés en présent à notre coadjuteur et l'autre à un ami. Je fais grand état de l'Apulée aussi bien que vous, et ne suis nullement de l'avis de J.-L. Vives, qui hic ut et alibi gravissime erravit. Feu M. Piètre louait fort l'esprit d'Apulée et tous ses écrits : ses Florides ne me déplaisent nullement, il y a de fort belles choses à mon avis. Je ne suis pas assez savant pour savoir contrôler ces opuscules, qui me semblent si polis • et qui ont été si hautement loués par les plus savants jusqu'à présent. Je vous remercie de la peine qu'avez prise de m'indiquer les passages de Galien, de lacté mulieris. Je savais bien qu'il y en a dans Galien : je vous en demande quelque chose des médecins qui ont écrit depuis cent ans.

M. de Longueville avait trois enfants, deux fils et une fille ; la petite fille est morte à Chantilly depuis quatre jours ; il y en a une autre prête à marier ; mais elle est de la première femme. Depuis que mesdames les princesses mère et fille sont hors de Chantilly, les Suisses et autres gens du roi y sont entrés, qui y ont

fait beaucoup de désordres. Madame la princesse la mère est au Bourg-la-Reine, à deux lieues d'ici. Depuis que la reine est de retour, elle lui a envoyé faire commandement qu'elle eût à se retirer à Mouzon en Berri : la princesse a répondu qu'elle ne le pouvait pas, et qu'elle était malade. La reine a envoyé la visiter par M. Vautier, savoir si elle était malade ; il a rapporté qu'elle l'était effectivement, et qu'elle pouvait mourir de ce mal-là, s'il était négligé. Un conseiller de la grand'chambre, nommé M. Deslandes Payen, voulut hier rapporter une nouvelle requête pour madame la princesse ; le premier président la refusa, et dit que cela était hors de saison. Ce premier président a jusqu'ici favorisé le prince de Condé, mais il en a été repris aigrement par M. le duc d'Orléans, de sorte qu'il est obligé de se retenir. Les Hollandais ont ramassé des troupes et en ont fait une armée qu'ils envoient vers l'Espagne, pour y attaquer le Portugal même, étant fort mal avec les Portugais. Nos gens ont pris vers Monaco quelque vaisseau espagnol, dans lequel on a trouvé le paquet du roi d'Espagne pour la Flandre, où il y a quantité d'instructions et d'ordonnances de ce roi basanné, qui trouble toute la terre de son ambition. On dit ici que M. de Saint-Micaut, gentilhomme de Bourgogne, qui était dans Bellegarde, ayant été reconnu pas-

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