LETTRE XXVI. — AU MEME
De Paris, ce 24 de mai 1650, à neuf heures du soir.
Je vous envoyai, le vendredi 6 de mai, ma dernière. Le dimanche, 8, M. Huguetan l'avocat me fit l'honneur de souper céans ; nous y bûmes à votre santé et à celle de M. son frère. C'est un honnête homme, et qui sait de fort belles choses. Je vous réitère la prière que je vous ai faite par ci-devant, qui est, s'il vous plaît, de me faire avoir un Calvinus de M. Morus. Ce n'est qu'un livret de pareille grosseur à celui qu'il a fait de Pace. Si vous n'en trouvez à Lyon, je vous prie de m'en faire venir de Genève. Aujourd'hui, 12 de mai, le livre de Y Histoire du ministère du cardinal de Richelieu a été brûlé dans la cour du palais par la main du bourreau, selon l'arrêt que
la cour en avait donné la semaine passée. Le même jour il y a eu ici un duel entre le chevalier de Roquelaure et le baron de Perry, de la maison de Montgommery : ce dernier a été tué sur la place ; les deux seconds se portent bien. Le même jour l'amnistie a été publiée au parlement touchant le marquis de La Boulaye, des Coutures, des Martineaux, Germain l'avocat, Joli et autres, qui étaient accusés et persécutés par M. le prince de Condé, lorsqu'il fut arrêté prisonnier. Le même jour, M. d'Émery a reçu notre Seigneur. L'antimoine ne l'a point sauvé, at prœsepe gémit morbo moriturus inerti. Les vaisseaux du roi vers Toulon, conduits par les chevaliers Pol et Aimeras, ont pris un vaisseau espagnol chargé d'un million, que le roi d'Espagne envoyait pour ses affaires en Italie ; voilà un accident qui l'incommodera. Il y a grosse querelle à Sens entre l'archevêque de Sens et les jésuites de la même ville ; il leur a fait défense d'administrer aucun sacrement. Il a aussi remué et renouvelé la querelle ancienne de Sens contre l'archevêque de Paris, qu'il prétend n'être que son suffragant. Il y a ici déclaration du roi, vérifiée au parlement, contre madame de Longueville, le duc de Bouillon, le maréchal de Turenne, et M. de La Rochefoucauld, gouverneur de Poitou. Faites-moi le bien de me mander en quelle année M. de
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Feynes, professeur de Montpellier, votre auteur, est mort à Montpellier ; je pense qu'il y a bien cinquante ans.
Les deux semestres de nos messieurs, de caméra computorum, ont été assemblés pour tâcher de servir au président Perrault, qui est dans le bois de Vincennes avec M. le Prince, et le tirer de là, si faire se pouvait, en vertu de la déclaration du mois d'octobre de l'an 1648, en lui faisant son procès ; mais leur poursuite en faveur de leur compagnon a été sursise, sur ce qu'on leur a donné avis que s'ils demandaient qu'on mît en liberté ledit Perrault, ou qu'on lui fît son procès, on le lui ferait aussitôt sur les plaintes que l'on a faites contre lui, et qu'il serait traité comme un tyran qui avait volé la Bourgogne. Madame la princesse la femme est dans la vicomte de Turenne avec M. de Bouillon, et le maréchal de Turenne a défait un régiment de cavalerie de mille hommes, du colonel Rose, dont deux cent cinquante sont demeurés sur la place, et trois cents sont demeurés prisonniers.
Notre M. le Gaigneur a perdu son père, a peu de santé, sa femme toujours malade, etc. ; bref, il n'est bon à rien : nulli utilis, nequidem sibi. Il est comme les moines, ou que je ne mente, comme les Emblèmes d'Alciat, non se, non altos utilitate juvat. Je voudrais qu'on eût ramassé
en un bon volume in-folio toutes les œuvres de Varandeus ; il était bon auteur. Feu M. J. Varandal a été un bel esprit et bien net ; je voudrais avoir lu tout ce qui reste de lui. Son traité, de Indicationibm curativis est fort bon ; ses harangues faites aux promotions des docteurs me donnent aussi bien envie de les voir.
Je verrai donc bientôt, à ce que vous m'écrivez, le fils de M. Bauhin, et ce sera de bon cœur ; j'honore fort M. son père. Tant plus je vois M. Huguetan l'avocat, tant plus je l'admire : c'est un trésor caché ; il est très savant et très modeste. Nous avons ici bu deux fois à votre santé. Je vous prie de ne point oublier ni négliger le portrait que vous me promettez de vousmême : ce n'est point pour moi, c'est pour mes enfants qui vous honorent, comme je fais ; ils sont d'assez bon naturel. Pour moi, je n'en ai pas tant besoin présentement, d'autant que je vous vois d'ici, et même je vous peindrais fort bien tel que vous étiez l'an 1642 si j'étais peintre. Je pense si souvent à vous, que je vous vois à toute heure, et que je vous représente fort souvent en mon esprit qui n'est pas fort subtil ; mais aussi ne faut-il pas grande subtilité à être bon et fidèle ami tel, que Dieu aidant, je vous serai toute ma vie ; je sais bien que j'y suis obligé. Le marché de M. de La Chambre était fait plus
de six semaines avant que l'on eût ôté les sceaux à M. Séguier son maître, et n'eût jamais fait ce marché s'il eût pu prévoir ce malheur. Outre le factum pour les princes, on vend ici un Avis à messieurs de Beaufort et au Coadjuteur, un autre Avis au peuple de Paris, un autre à messieurs du parlement, etc. Tout cela est apparemment pour les trois princes et contre le Mazarin. Je suis ravi que M. Garnier se souvienne de moi. Je vous supplie très humblement de lui présenter mes très humbles recommandations, et que si lui et moi ne sommes de même avis en matière de cardiaques, que je ne suis pas moins son serviteur. Vous savez ce que je vous ai mandé par ci-devant en pareil rencontre entre vous et moi :
Diversum sentire duos de rébus iisdem, Incolumi licuit semper amicitia 1.
J'ai été aujourd'hui au pays latin, qui est l'Université, par occasion d'une consultation à laquelle j'ai été appelé par un de mes compagnons pour le fils d'un conseiller de Rouen. J'ai passé par la rue de Saint- Jacques ; tous nos libraires y sont merveilleusement secs et morfondus. Un de mes amis m'a écrit de Leyde que M. Saumaise s'apprête pour aller en Suède, que l'opinion des Hollandais est qu'il y demeurera, sinon qu'il
reviendra en France y finir ses jours, et qu'il ne veut plus demeurer en Hollande, qui lui déplaît pour plusieurs raisons. La Suède l'aura tant qu'il plaira à Dieu ; mais s'il n'y demeure, je voudrais qu'il m'eût coûté cent écus par an et qu'il revînt, bonis suis rébus, demeurer à Paris. Les pensions que l'on donne en France ne valent jamais rien qu'un an ou deux, d'autant qu'elles ne sont point assurées ; mais je tiens M. Saumaise trop habile homme pour se fier à de si chétives promesses : joint qu'on n'en paie du tout aucune aujourd'hui. S'il vient à Paris, il faut que ce soit par quelque autre raison et sur autres fondements ; joint qu'y ayant à la cour un jésuite pour confesseur du roi, il est assuré qu'il y aura un perpétuel ennemi. La reine a mis garnison dans les hôtels de Condé et de Longueville, afin d'empêcher des conventicules et des assemblées nocturnes qui se faisaient là-dedans, ut quantum in se erit, consulite rébus, et securitati Mazarini. Il est parti d'ici un gentilhomme des ordinaires du roi, nommé M. de Nully, pour aller porter de la part de la reine un commandement à M. d'Espernon de sortir de Guyenne et de venir à la cour. Je ne sais si ce commandement s'effectuera et s'il n'y aura pas quelque retentum, quelque secret caché du côté de Mazarin, qui tient fort son parti, en intention que le duc de
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La Valette, son fils, épousera une des Mazarinettes. Quoi que je vous aie mandé par ci-devant, les trois princes ont été nourris jusqu'ici aux dépens de la reine, d'autant qu'ils ont toujours refusé de se nourrir à leurs propres dépens. La reine leur a fait dire qu'elle ne voulait plus à l'avenir faire cette dépense, qu'ils eussent à donner ordre que ce fût dorénavant à leurs dépens. M. le Prince l'a tout à plat refusé, disant qu'il aimait mieux mourir ; la reine sachant cela a répondu : Qu'il meure donc. Voyez si cette femme ne débute pas bien. Si bien que la reine ne les nourrit plus ; c'est M. de Bar même, qui est le gouverneur du bois de Vincennes, qui les nourrit à ses dépens jusqu'à ce que la reine en ait autrement ordonné ou que les princes s'y soient accordés. Le maréchal de Turenne a bien de la cavalerie et grossit fort son armée de plusieurs troupes qui lui viennent d'Allemagne. M. de Vendôme est ici arrivé veidredi au soir, le 20 de mai. Il vient remercier la reine de l'amirauté qu'elle lui a donnée, et en accorder les droits et les revenus audit M. de Beaufort son fils, qui n'en a point seulement la survivance après M. son père, mais aussi une partie de la charge. L'assemblée du clergé s'en va bientôt ici commencer, où seront présidents les deux archevêques d'Embrun et de Reims. Une partie du régiment de
Persan s'en est allée se jeter dans Mouzon en Berri. Ce sont gens qui courent toute la province et qui ruinent tout, sous ombre qu'ils tiennent le parti de M. le Prince et qu'ils demandent qu'il soit délivré de la prison et remis en liberté. La reine de Suède a pensé mourir depuis peu pour avoir trop mangé d'huîtres à l'écaillé qu'on lui avait apportées d'assez loin et qui n'étaient plus guère bonnes. Il n'y en a point en Suède même, il faut qu'elles viennent de plus loin, qui est un certain petit détroit sur la mer qui lui appartient.
M. le duc d'Orléans a eu la goutte ; la reine et le Mazarin ont été chez lui au conseil tandis qu'il a été malade ; maintenant il va au palais Cardinal. Le Mazarin était d'avis d'emmener le roi et la reine à Bordeaux, afin de se tirer de Paris et de s'éloigner du danger qu'il croit y avoir pour lui en rétablissant M. d'Espernon par l'autorité du roi. Gaston ne l'a jamais voulu permettre, et a refusé toutes les raisons du Mazarin. Maintenant on parle du voyage de Compiègne, lequel n'est pas fort pressé, d'autant que l'archiduc Léopold n'est guère fort cette année, n'ayant guère d'hommes, en tant qu'il en donne, et envoie bonne troupe au maréchal de Turenne, ni d'argent, celui qu'il pensait recevoir d'Espagne ayant été pris sur mer par nos pirates, dont les
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Génois sont en état de nous envoyer un ambassadeur pour redemander deux cent mille écus qui leur appartiennent, et les princes d'Italie prêts à se liguer tous et à nous déclarer la guerre afin d'empêcher les pirateries que nos gens exercent sur la mer, et particulièrement par le moyen de Portolongone, qu'ils pourront bien se résoudre d'assiéger à communs frais, pour empêcher nos conquêtes piratiques et leur quartier. Les Anglais ne veulent répondre qu'avec l'épée à M. Saumaise et à tous ceux qui écriront contre eux pour avoir fait mourir leur roi, et ont fait cesser l'édition du livre de J. Seldenus qui était sur la presse, contenant la réponse à M. Saumaise. Enfin M. d'Émery est mort le lundi 23 de mai, entre quatre et cinq heures du matin, tout sec et tout tabide (a), malgré trente prises d'antimoine de la meilleure préparation et de la plus fine. C'est comme inter imperitos est tamquam asinus inter simias archiatrorum cornes 1. Il avoue que les médecins de Paris ont raison quand ils disent que l'antimoine est vénéneux, hormis celui qui est de sa préparation, et qu'il en a un secret infaillible. Le secret sien est de les tuer comme les autres chimistes, qui nihil nisi necant. Chacun parle ici de la succession à la charge de M. d'Ë-
(a) Epuisé.
mery, et selon l'intérêt qu'il y prétend. Les uns y nomment M. de la Vieuville, qui l'a été autrefois, l'an 1623 ; les autres le président de Maisons, président au mortier, qui a par ci-devant été premier président à la cour des aides. C'est un dangereux homme s'il y parvient, et qui fera bien crier du monde. Je pense qu'il a les vœux des partisans, qui semblent le souhaiter fort.
Les Suisses demandent de l'argent et que l'on tienne la dernière promesse qu'on leur a faite, sinon qu'ils s'en veulent aller, et même ont demandé route, qu'on leur a accordée et promise ; ils sont donc près de partir, et néanmoins on croit qu'ils ne partiront pas, mais qu'on les retiendra ; même il s'en présente une occasion : ils disent que si l'on fait surintendant des finances M. de la Vieuville, qu'ils se tiennent à moitié payés, d'autant qu'autrefois étant en cette charge il les a toujours bien payés. M. le duc d'Orléans demande la charge de connétable ; s'il continue de la demander avec quelque empressement, il ne faut point douter qu'il l'aura, d'autant qu'il est en état de tout obtenir, pourvu qu'il se garde des embûches et des fausses promesses du Mazarin, qui a une magie particulière à tromper et à étourdir les princes. Plusieurs vont ici courir à jeter de l'eau bénite sur le corps de M. d'Émery ; mais cela se fait sans le regretter. Il y a force
drap noir tendu en sa maison, mais on y voit fort peu de gens qui le regrettent. Il sera enterré sans cérémonie à Saint-Eustache, sa paroisse, où il était marguillier. Voici quatre vers qu'un de mes amis me vient de donner sur sa mort ; peut-être que par ci-après on en fera beaucoup d'autres :
Les plus sages frondeurs en sont à l'alphabet, Sachant des Mazarins l'insolente bravade, Qui font voir d'Emery en son lit de parade, Lui qu'on ne devait voir qu'en parade au gibet.
Les soldats ruinent si fort la campagne, que tous les peuples s'enfuient même des villes. Dourdan et Étampes sont toutes désertes. M. le maréchal Duplessis Praslin est déclaré lieutenantgénéral du roi, pour mener l'armée en Picardie cette année. M. le duc d'Orléans demande aussi le gouvernement du bois de Vincennes, voulant que les princes dépendent de lui et non pas du Mazarin. L'assemblée du clergé commence ici vendredi prochain. On dit que plusieurs seigneurs se joindront à cette assemblée du clergé, pour demander réformation de l'État et l'assemblée des états-généraux. Voilà où nous en sommes, à la veille de beaucoup de malheurs. M. de Vendôme est ici, qui refuse le don qu'on veut lui faire de l'amirauté, à cause de trop de restrictions que
Ton y ajoute. Enfin je cesse, tant faute de matière que de temps. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et suis de toute mon affection, monsieur, votre très humble, etc.