‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 38 sur 41 · LETTRE XXVII. — AU MÊME · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII. — AU MÊME

De Paris, ce mardi au soir, 14 de juin 1650.

Depuis ma dernière, laquelle fut du 24 de mai, je vous avertis que, ce même jour, fut déclaré par la reine surintendant des finances, M. le président de Maisons. M. Tubeuf, par ci- devant intendant, a aussi été fait contrôleur général des finances, à la place de M. le Camus, beau-frère de M. d'Émery. M. d'Avaux, qui était surintendant des finances, conjointement avec feu M. d'Émery, fut trouver la reine le jour de l'Ascension, et lui rapporta son brevet de surintendant, en la remerciant et protestant qu'il ne pouvait pas exercer cette charge avec M. de Maisons. Je pense que c'est qu'il ne veut pas se charger de l'ennui du gouvernement des finances, qui s'en vont dorénavant aller plus mal que jamais entre les mains de cet homme nouvellement choisi, joint que le nouveau contrôleur est un joueur de prime aussi bien que le surintendant.

Si bien que voilà les finances en bonne main ; mais ce n'est plus que la coutume : au plus larron la bourse. On parle ici d'un voyage de Compiègne, afin de faire passer les troupes en Flandre, sous la conduite de M. le maréchal du Plessis Praslin, qui en sera le général cette année : le comte d'Harcourt l'a refusé, parce qu'il n'y avait point tant d'argent qu'il eût voulu. Les Suisses font ici grand bruit pour de l'argent, et protestent que tous, tant qu'ils sont, sortiront de France, et se retireront dans leur pays si on ne les paie comme on leur a promis.

Enfin on a apaisé les Suisses ; ils demeureront au service du roi, moyennant quelque argent comptant, et autre qu'on promet leur payer en trois divers paiements pendant six mois. Enfin M. de Vendôme est amiral avec la survivance à son second fils M. de Beaufort. Il en a prêté le serment devant la reine, le mercredi Ier jour de juin ; et même ce jour-là nous fûmes, M. Moreau le père et moi, menés par une dame, femme de M. de Marillac, maître des requêtes, à deux lieues d'ici, voir une sienne sœur malade, qui est religieuse. Je pense que vous croirez aisément que nous n'avons point fait ce grand chemin ensemble sans y avoir parlé de vous. Il fait fort beau aux champs, cela est fort commode d'y aller en carrosse ; sed medicis alla multa désuni

prœter quce coguntur in urbem reverti 1. Le roi, la reine, le Mazarin et toute la cour sont partis d'ici le jeudi deuxième jour de juin, à sept heures du matin, pour s'en aller dîner à Senlis, et de là, sans s'amuser en chemin, aller coucher à Compiègne, où ils seront tant qu'il plaira à Dieu. Le même jour ont été emprisonnés deux imprimeurs qui vendaient un nouveau libelle, intitulé Lettre de madame la Princesse à la reine, qui est un libelle de quinze cahiers, une demi-feuille, entièrement contre le Mazarin. On dit qu'avant que le roi soit parti, il a été conclu et arrêté au conseil, contre le dessein et l'envie de Mazarin, que M. d'Espernon serait rappelé de Bordeaux ; que M. le duc d'Orléans et les autres conseillers étaient d'avis avec le Mazarin de le laisser là ; mais que M. le garde des sceaux et M. d'Avaux avaient allégué contre l'avis du Mazarin, tant de raisons pour M. d'Espernon, que Gaston et d'autres y revinrent, et qu'enfin il fut résolu qu'il serait rappelé. M. le prince de Conti est fort abattu dans la prison, fort mélancolique, avec des faiblesses et des palpitations de cœur. Ce qu'on m'en a raconté me fait croire qu'il mourra là-dedans, car je ne vois point qu'on l'en puisse bientôt tirer ; même M. le Prince son frère y devient fort sec, et commence fort à s'ennuyer.

On parle fort ici d'un nouveau libelle intitulé le Manifeste des trois Princes. M. de Vendôme et M. de Beaufort son fils ont été reçus en la charge d'amiral, et leurs lettres vérifiées au parlement le lundi 13 de juin, sans aucune restriction ou modification, dont plusieurs parlaient. Madame la duchesse d'Aiguillon, irritée contre son neveu le duc de Richelieu, de ce qu'il s'est marié sans son consentement, a trouvé moyen de l'attraper et de le faire enlever : elle le tient en sa maison enfermé. Elle le fait cajoler par diverses femmes, afin qu'il dise qu'il a été marié par force, et sans son consentement ; mais elle ne le peut gagner. Il a tel dépit de se voir enfermé et hors d'avec sa femme, qu'il a voulu se jeter par les fenêtres, et l'aurait fait, s'il n'en avait été empêché et retenu par ceux qui le gardent. La duchesse de Richelieu, sa femme, et autres parents d'elle, ont été au parlement y présenter requête contre ladite dame d'Aiguillon. Les deux parties ouïes, la cour a ordonné arrêt, portant que ladite dame se trouvera et comparaîtra à la cour le mercredi 15 de juin, où elle emmènera sondit neveu. Que dites-vous de nos affaires ? ne sont-ce point des farces bien plaisantfês ? On dit que ladite dame n'obéira point à la cour, mais qu'elle fera dire par son avocat que ledit duc de Richelieu, son neveu, est malade, qu'elle ne l'a pu emmener,

et qu'il faudra que la cour ordonne que deux conseillers se transportent sur les lieux pour interroger ledit neveu, etc.

Je vous baise les mains, et suis de toute mon affection, monsieur, votre très humble, etc.

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