‹ Lettres du temps de la Fronde [par] Gui Patin. Introd. et notes de André Thérive. Avec un port. gravé sur boisChapitre 40 sur 41 · Ô LETTRES DU TEMPS · texte numérisé non relu

Ô LETTRES DU TEMPS

ils n'ont guère de blé non plus que d'argent, ce qui les empêchera d'entrer plus avant jusqu'après la récolte des blés ; et en attendant il se pourra faire que le Mazarin remontera sur sa bête et qu'il les rechassera en leur frontière, unde malum pedem attulerant.

M. Ravaud, votre ami, qui vient de gagner ici un procès contre les libraires de la rue Saint- Jacques, en donnant caution, m'a prié de lui en servir, et je l'ai fait pour l'amour de vous, quoique je sache que le titre de fidejussoribus dans le droit est appelé le titre des sots. Il pourrait arriver qu'on me dira fide data, prœsto noxa est 1, à quoi je répondrai qu'il faut faire pour son ami ce qu'on ne ferait pas- pour personne autre. J'ai vu le fils de M. Bauhin plusieurs fois, et lui ai prêté plusieurs livres, bons, rares et chers, afin qu'il n'en fît ici aucune dépense, n'y étant que pour quelque temps. Le Theatrum Botanicum de son aïeul sera un grand et long ouvrage. Il est vrai que M. Saumaise a fait imprimer en Hollande un traité de Transsubstantiatione contra H. Grothmi, mais cela n'est point nouveau ; il a été écrit contre M. Grotius, mais un an ou environ après sa mort.

Les Espagnols n'ont point assiégé la Fère, mais le Mazarin a été jusque là pour faire passer des troupes. Pour le sieur Contarini, je pense bien

qu'il voudrait avoir fait la paix générale ; mais elle n'a pas été si prête d'être faite. La Lorraine, le Portugal, la Catalogne et, qui est beaucoup plus que tout cela, la mauvaise volonté de nos ministres qui ne haïssent rien tant que la paix, et qui veulent pêcher en eau trouble, afin d'enrichir leurs nièces, sont les vraies causes que la paix n'a point été faite. L'assemblée du clergé n'a encore rien fait de nouveau, sinon que l'on dit que deux choses ont renchéri ici depuis leur arrivée, savoir, les putains et les perdreaux. Le Mazarin n'a garde d'être arrêté, il est en trop bonne posture à la cour, puisqu'il est maintenant défendu de la reine et du duc d'Orléans, et néanmoins il est tellement chargé de la haine publique, tant à la cour même qu'à Paris, et dans les provinces, que je ne puis m'empêcher que je ne me souvienne de l'histoire du marquis d'Ancre, qui en fut à la fin très mauvais marchand. Pour les œuvres latines de Balzac, je les ai céans ; elles ne me contentent pas fort et ne sont si bonnes que je l'espérais ; mais une chose particulièrement m'y fâche, c'est qu'en la page 211, il commence son Liber Adoptivas, composé de plusieurs bonnes pièces dont il n'est pas l'auteur. Tant mieux, puisqu'elles sont bonnes ; mais il devait à la fin de chaque poëme ajouter le nom de l'auteur. Celle qui est en la page 213

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est de Muret, ce que je reconnus en lisant les six derniers vers de la page 215. Après tout, son français, combien que trop hyperbolique, est encore meilleur et plus agréable que son latin. Il est nécessaire que le roi demeure en Picardie, afin d'empêcher que les Espagnols ne fassent point de plus grands progrès et qu'ils n'approchent point plus près de Paris. Outre le Catelet ils ont pris Guise, et l'ont brûlé en y mettant le feu en douze endroits. On croit qu'ils s'en vont assiéger Saint-Quentin, et s'ils le prennent, il y aura bien du malheur, d'autant que la place est bonne et qu'elle peut être merveilleusement fortifiée. Le maréchal de Grammont, malcontent d'un refus que lui a fait le cardinal Mazarin, pour un bénéfice que la reine lui avait accordé, s'est retiré en son gouvernement de Bayonne.

Ceux de Bordeaux ont donné arrêt contre M. de la Vie, avocat général, pour avoir manqué d'accomplir sa légation, ou plutôt commission de deçà vers le Mazarin, et même sa maison a été pillée par la populace, indignée contre lui de s'être laissé gagner par le Mazarin. M. le duc d'Orléans et M. le garde des sceaux s'en vont demain à Compiègne. La cour de parlement a aujourd'hui ordonné que madame d'Aiguillon mettra dans ce même jour son neveu le duc de

Richelieu en liberté, sur peine de cent mille livres d'amende, dont l'exécutoire sera délivré demain si elle n'obéit à l'arrêt d'aujourd'hui. Je voudrais qu'il lui en coûtât cent mille livres ; elle en a bien d'autres qu'elle a gagnées bien à son aise autrefois avec son oncle. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

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