‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 101 sur 381 · Damilaville (1721-1768), premier · texte numérisé non relu

Damilaville (1721-1768), premier

commis au bureau des vingtièmes (Je vingtième était un impôt de 5 p. 100 sur le revenu des biensfonds), qui avait le privilège de la franchise postale. Ses amis les encyclopédistes. etVoltairc plus que tout : autre, rn profitèrent largement.

Damilaville se prêtait de bonne grâce à tous les services qu'on lui demandait. C'est lui que Voltaire

chargea des nombreuses démarches relatives à l'affaire Calas. — La lettre qu'on va lire fut publiée par Damilaville lui-même, peu de temps après qu'il l'eut reçue.

:>.. Un voyageur. C'était un négociant de Marseille, M. Audibert.

:i. Le plus jeune. Donat. en apprentissage a Nîmes, s'était enfui de cette ville à la nouvelle du malheur qui frappait sa famille.

pour la religion, et que ce père était mort âgé de soixanteneuf ans. Je ne me souviens pas d'avoir jamais lu qu'aucun vieillard eût été possédé d'un si horrible fanatisme. J'avais toujours remarqué que cette rage n'attaquait d'ordinaire que la jeunesse, dont l'imagination ardente, tumultueuse et faible, s'enflamme par la superstition. Les fanatiques des Gévennes l étaient des fous de vingt à trente ans, stylés à prophétiser dès l'enfance. Presque tous les convulsionnaires 2 que j'avais vus à Paris en très grand nombre étaient de petites filles et de jeunes garçons. Les vieillards chez les moines sont moins emportés, et moins susceptibles des fureurs du zèle, que ceux qui sortent du noviciat. Les fameux assassins, armés par le fanatisme, ont tous été de jeunes gens3, de même que tous ceux qui ont prétendu être possédés ; jamais on n'a vu exorciser un vieillard. Cette idée me fît douter d'un crime qui d'ailleurs n'est guère dans la nature. J'en ignorais les circonstances.

Je fis venir le jeune Galas chez moi. Je m'attendais à voir un énergumène tel que son pays en a produit quelquefois. Je vis un enfant simple, ingénu, de la physionomie la plus douce et la plus intéressante, et qui, en me parlant, faisait des efforts inutiles pour retenir ses larmes. Il me dit qu'il était à Nîmes en apprentissage chez un fabricant, lorsque la voix publique lui apprit qu'on allait condamner dans Toulouse toute sa famille au supplice ; que presque tout le Languedoc la croyait coupable, et que, pour se dérober à des opprobres si affreux, il était venu se cacher en Suisse.

Je lui demandai si son père et sa mère étaient d'un caractère violent : il me dit qu'ils n'avaient jamais battu un seul de leurs enfants, et qu'il n'y avait point de parents plus indulgents et plus tendres.

i. Les fanatiques des Cévennes qui se révoltèrent après la révocation de l'édit de Nantes sous la conduite de Cavalier et de Roland. Le maréchal de Villars parvint à étouffer cette sanglante rébellion.

2. Convulsionnaires. fanatiques jansénistes qui se rendaient au cimetière Sainl-Médard sur la

tombe du diacre Paris mort en 1727.

L'enthousiasme, l'exaltation aidant, ils étaient pris de crises convulsives, se livraient à d'horribles contorsions et faisaient scandale. On dut, en 1732, fermer le cimetière.

3. Jacques Clément avait vingtdeux ans; Ravaillac, trente et un.

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J'avoue qu'il ne m'en fallut pas davantage pour présumer fortement l'innocence de la famille. Je pris de nouvelles informations de deux négociants1 de Genève, d'une probité reconnue, qui avaient logé à Toulouse, chez Calas. Il me confirmèrent dans mon opinion. Loin de croire la famille Calas fanatique et parricide, je crus voir que c'étaient des fanatiques qui l'avaient accusée et perdue. Je savais depuis longtemps de quoi l'esprit de parti et la calomnie sont capables.

Mais quel fut mon étonnement, lorsque, ayant écrit en Languedoc sur cette étrange aventure, catholiques et protestants me répondirent qu'il ne fallait pas douter du crime des Calas I Je ne me rebutai point. Je pris la liberté d'écrire à ceux mêmes qui avaient gouverné la province, à des commandants de provinces voisines, à des ministres d'Etat2; tous me conseillèrent unanimement de ne point me mêler d'une si mauvaise affaire; tout le monde me condamna, et je persistai : voici le parti que je pris.

La veuve de Calas, à qui, pour comble de malheur et d'outrage, on avait enlevé ses filles, était retirée dans une solitude où elle se nourrissait de ses larmes, et où elle atttendait la mort. Je ne m'informai point si elle était attachée ou non à la religion protestante, mais seulement si elle croyait un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur des crimes. Je lui fis demander si elle signerait au nom de ce Dieu que son mari était mort innocent; elle n'hésita pas. Je n'hésitai pas non plus. Je priai M. Mariette3 de prendre au conseil du roi sa défense. Il fallait tirer Mme Calas de sa retraite, et lui faire entreprendre le voyage de Paris.

On vit alors que, s'il y a de grands crimes sur la terre, il y a autant de vertus ; et si la superstition produit d'horribles malheurs, la philosophie les répare.

i. Le négociant Debrus et le banquier Cathala, auxquels Voltaire a écrit des lettres nombreuses touchant la famille Calas en 1762 et

2. A des minisires d'Etat. Louis Phelypeaux de Saint-Florentin (1700-1777), chef du département

des nffairesgénérales de la religion prétendue réformée, qu'il réunit plus tard au ministère de la maison du roi.

'A. Mariette, avocat au conseil du roi. Voltaire loue plusieurs lois le Mémoire qu'il composa pour les Calas.

Une dame1 dont la générosité égale la haute naissance, qui était alors à Genève pour faire inoculer ses filles2, fui la première qui secourut cette famille infortunée. Des Français retirés en ce pays la secondèrent ; des Anglais qui voyageaient se signalèrent; et, comme le dit M. de Beaumont3, il y eut un combat de générosité entre ces deux nations, à qui secourrait le mieux la vertu si cruellement opprimée.

Le reste, qui le sait mieux que vous? qui a servi l'innocence avec un zèle plus constant et plus intrépide? combien n'avez-vous pas encourag-é la voix des orateurs, qui a été entendue de toute la France et de l'Europe attentive? Nous avons vu renouveler les temps où Cicéron justifiait, devant une assemblée de législateurs, Amerinus4 accusé de parricide. Quelques personnes, qu'on appelle dévotes, se sont élevées contre les Calas ; mais, pour la première fois depuis rétablissement du fanatisme, la voix des sages les a fait taire.

La raison remporte donc de grandes victoires parmi nous! Mais croiriez-vous, mon cher ami, que la famille des Calas, si bien secourue, si bien vengée, n'était pas la seule alors que la religion accusât d'un parricide, n'était pas la seule immolée aux fureurs du préjugé? Il y en a une plus malheureuse encore, parce qu'éprouvant les mêmes horreurs, elle n'a pas eu les mêmes consolations ; elle n'a point trouvé des Mariette, des Beaumont et des Loiseau5.

Il semble qu'il y ait dans le Languedoc une furie infernale amenée autrefois par les inquisiteurs à la suite de

i. Une dame. Louise-Elisabeth de La Rochefoucauld, duchesse d'Enville (voir encore page 214, note p.).

•>.. l'uni- faire inoculer ses filles. On venait à Genève de tous les points de l'Europe se faire vacciner par Tronchin (voir page 77, note 1).

:>. Eliedc Beaumont. Voir page no, note 1.

V Sextus Roscius, de la ville d'Amérie, étail accusé de parricide par un favori de Sylla alors toutpuissant. Cicéron, âgé de vingtsix ans [80 av. .I.-C), entreprit de le défendre. Il y avait à cette résolution quelque hardiesse : aussi ce

procès célèbre contribua-t-il beaucoup à la popularité du jeune orateur.

5. Loiseau de Mauléon, avocat du temps qui, comme Mariette et Beaumont, composa un Mémoire pour les Calas. — Damilaville, qui publia cette lettre (voir page n5, note 1), y joignit, à cet endroit, la note suivante : « Nous devons dire, à l'honneur de l'humanité, que M. de Beaumont se dispose à défendre l'honneur de Sirven, comme il a fait celui des Calas.

•I»; le marquais à M. de Voltaire en même temps qu'il m'écrivait cette lettre. »

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Simon de Montfort1, et que depuis ce temps elle secoue quelquefois son flambeau.

Un feudiste de Castres2, nommé Sirven, avait trois filles. Comme la religion de cette famille est la prétendue réformée, on enlève, entre les bras de sa femme, la plus jeune de leurs filles. On la met dans un couvent, on la fouette pour lui mieux apprendre son catéchisme ; elle devient folle ; elle va se jeter dans un puits3, à une lieue de la maison de son père. Aussitôt les zélés ne doutent pas que le père, la mère et les sœurs n'aient noyé cet enfant. Il passait pour constant, chez les catholiques de la province, qu'un des points capitaux de la religion protestante est que les pères et mères sont tenus de pendre, d'égorger ou de noyer tous leurs enfants qu'ils soupçonneront avoir quelque penchant pour la religion romaine. C'était précisément le temps où les Calas étaient aux fers, et où l'on dressait leur échafaud.

L'aventure de la fille noyée parvient incontinent à Toulouse. « Voilà un nouvel exemple, s'écrie-t-on, d'un père et d'une mère parricides! » La fureur publique s'en augmente ; on roue Calas, et on décrète Sirven, sa femme et ses filles. Sirven épouvanté n'a que le temps de fuir avec toute sa famille malade. Ils marchent à pied, dénués de tout secours, à travers des montagnes escarpées, alors couvertes de neige. Une de ses filles accouche parmi les glaçons ; et, mourante, elle emporte son enfant mourant dans ses bras : ils prennent enfin leur chemin vers la Suisse.

Le même hasard qui m'amena les enfants de Calas veut encore que les Sirven s'adressent à moi. Figurez-vous, mon ami, quatre moutons que des bouchers accusent d'avoir mangé un agneau ; voilà ce que je vis. Il m'est impossible de vous peindre tant d'innocence et tant de malheurs. Que devais-je faire et qu'eussiez-vous fait à ma

i. Simon de Montfurl. chef de la croisade contre les Albigeois de 1208 à i2iS. Il mena la guerre avec une impitoyable cruauté.

2. Le feudiste s'occupait des questions relatives a la législation et à l'administration des fiefs. Cas-

Ires, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département du Tarn.

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