Elle va se jeter dans un puils
C'était dans la nuit du 17 décembre 1761, et le cadavre ne fut retrouvé que le soir du 3 janvier 1762.
place? Faut-il s'en tenir à gémir sur la nature humaine? Je prends la liberté d'écrire à M. le premier président du Languedoc \ homme vertueux et sage ; mais il n'était point à Toulouse. Je fais présenter par un de vos amis un placet à M. le vice-chancelier2. Pendant ce temps-là, on exécute vers Castres, en effigie, le père, la mère, les deux filles ; leur bien est confisqué, dévasté, il n'en reste plus rien.
Voilà toute une famille honnête, innocente, vertueuse, livrée à l'opprobre et à la mendicité chez les étrangers : ils trouvent de la pitié sans doute; mais qu'il est dur d'être jusqu'au tombeau un objet de pitié ! On me répond enfin qu'on pourra leur obtenir des lettres de grâce. Je crus d'abord que c'était de leurs juges qu'on me parlait et que ces lettres étaient pour eux. Vous croyez bien que la famille aimerait mieux mendier son pain de porte en porte et expirer de misère, que de demander une grâce qui supposerait un crime trop horrible pour être graciable ; mais aussi comment obtenir justice ? comment s'aller remettre en prison dans sa patrie, où la moitié du peuple dit encore que le meurtre de Galas était juste? Ira-t-on une seconde fois demander une évocation au conseil3, tenterat-on d'émouvoir la pitié publique que l'infortune de Calas a peut-être épuisée, et qui se lassera d'avoir des accusations de parricide à réfuter, des condamnés à réhabiliter, et des juges à confondre?
Ces deux événements tragiques, arrivés coup sur coup, ne sont-ils pas, mon ami, des preuves de cette fatalité inévitable à laquelle notre misérable espèce est soumise? Vérité terrible, tant enseignée dans Homère et dans Sophocle ; mais vérité utile, puisqu'elle nous apprend à nous résigner et à savoir souffrir...
i. Il s'appelait do Bastard.
2. Le vice-chancelier Meaupou, qui devait, en 1768, succéder au chancelier Lamoignon.
3. Une évocation an conseil. Les Sirven avaient été condamnés le 29 mars 1764 par le juge de Mazamet (Tarn), un procureur fiscal nommé Trinquier. Le 11 septembre 17G4 ils avaient été exécutes en effigie. Le parlement de Toulouse confirma la sentence, mais.
comme elle avait été prononcée par contumace, les Sirven ne purent se pourvoir au conseil du roi. Il fallut que Sirven se constituât prisonnier le 3i août 1769. La cause fut jugée à nouveau, et Sirven reconnu innocent. Le parlement confirma cette réhabilitation le 25 novembre 1771, dix ans après le suicide d'Elisabeth Sirven, sept ans après la condamnation des parents.
VOLTAIRE
Vos passions sonl l'amour de la vérité, l'humanité, la haine de la calomnie. La conformité de nos caractères a produit notre amitié. J'ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j'aime...
Je n'ai donc fait, dans les horribles désastres de Galas et de Sirven, que ce que font tous les hommes; j'ai suivi mon penchant. Celui d'un philosophe n'est pas de plaindre les malheureux, c'est de les servir.
Je sais avec quelle fureur le fanatisme s'élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu'il voudrait faire périr comme Galas, ce sont la Vérité et la Tolérance] tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le Mensonge et la Persécution.
Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent : ils ont confondu le philosophe avec le sophiste; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe peut quelquefois s'irriter contre la calomnie qui le poursuit luimême ; il peut couvrir d'un éternel mépris le vil mercenaire qui outrage deux fois par mois1 la raison, le bon goût, et la vertu : il peut même livrer, en passant, au ridicule ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire2 où ils auraient dû l'honorer : mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait, comme le sage de Montbard 3, comme celui de Yoré '*, rendre la terre plus fertile, et ses habitants plus heureux. Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe le pauvre et l'enrichit ; encourage les mariages, établit l'orphelin ; ne murmure point contre des impôts nécessaires, et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n'attend rien des hommes,- et il leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l'hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux ; enfin il sait être ami.
Je m'aperçois que je fais votre portrait, et qu'il n'y