A M. L'ABBÉ D'OLIVET
A Ferney, 5 janvier 1767.
Cher doyen de l'Académie, Vous vîtes de plus heureux temps ; Des neuf Sœurs la troupe endormie Laisse reposer les talents ; Notre gloire est un peu flétrie.
Ramenez-nous, sur vos vieux ans, Et le bon goût et le bon sens Qu'eut jadis ma chère patrie.
Dites-moi si jamais vous vîtes, dans aucun bon auteur de ce grand siècle de Louis XIV, le mot vis-à-vis employé une seule fois pour signifier envers, avec, à l'égard2. Y en a-t-il un seul qui ait dit ingrat vis-à-vis de moi, au lieu d'ingrat envers moi ; Use ménageait vis-à-vis ses rivaux, au lieu de dire avec ses rivaux ; il était fier vis-à-vis de ses supérieurs, pour fier avec ses supérieurs, etc. ? Enfin ce mot de vis-à-vis, qui est très rarement juste et jamais noble, inonde aujourd'hui nos livres, et la cour, et le barreau, et la société; car dès qu'une expression vicieuse s'introduit, la foule s'en empare.
Dites-moi si Racine a persiflé3 Boileau, si Bossuet a persiflé Pascal, et si l'un et l'autre ont mystifié'* La Fontaine, en abusant quelquefois de sa simplicité? Avez-vous jamais dit que Cicéron écrivait au parfait5] que la
1. L'abbé d'Olivet (voir p. 09, n. 4), I s'employait dans l'ancien français venait de publier ses Remarques avec le sens de visage.
sur la langue française, contenant un Traité de la prosodie française :
il avait alors quatre-vingt-cinq
ans et devait mourir l'année suivante.
:>,. Littré confirme l'assertion de Voltaire : « C'est J.-J. Rousseau, dit-il. qui introduisit en France cette locution vicieuse, fort en usage à Genève, et c'est en effet à Rousseau que Voltaire prétend ici s'attaquer. » Vis (du latin visam, participe passé de videre, voir),
3. Littré ne cite point d'exemple de ce mot qui soit emprunté à un écrivain antérieur à J.-J. Rousseau.
4- Mystifier est un mot dont il est difficile d'indiquer l'étymologie et qui fut appliqué, pour la première fois, par plaisanterie, à Poinsinet (1735-1769), l'auteur du Cercle ou la Soirée à la mode, qui était célèbre par son excessive crédulité.
5. Au parfait, locution qui signifiait parfaitement et qui n'a point passe daii< la langue.
eoupe1 des tragédies de Racine était heureuse? On va jusqu'à imprimer que les princes sont quelquefois mal éduqués2. Il paraît3 que ceux qui parlent ainsi ont reçu eux-mêmes une fort mauvaise éducation. Quand Bossuel, Fénelon, Pellisson, voulaient exprimer qu'on suivait ses anciennes idées, ses projets, ses engagements, qu'on travaillait sur un plan proposé, qu'on remplissait ses promesses, qu'on reprenait une alï'aire, etc., ils ne disaient point : J'ai suivi mes errements, j'ai travaillé sur mes errements.
Errement a été substitué par les procureurs au mol erres, que le peuple emploie au lieu d'arrhes: arrhes signifie gage. Vous trouvez ce mot dans la tragi-comédie de Pierre Corneille, intitulé Don Sanche d'Aragon (acte V, scène vi) :
Ce présent donc renferme un tissu de cheveux Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux.
Le peuple de Paris a changé arrhes en erres : des erres au coche : donnez-moi des erres. De là, errements '* ; et aujourd'hui je vois que, dans les discours les plus graves, leroiasuivi ses derniers errements vis-à-vis des rentiers.
Le style barbare des anciennes formules commence à se glisser dans les papiers publics. On imprime qne Sa Majesté aurait reconnu qu'une telle province aurait* été endommagée par des inondations.
En un mot, monsieur, la langue paraît s'altérer tous les jours ; mais le style se corrompt bien davantage : on prodigue les images et les tours de la poésie en physique; on parle d'anatomie en style ampoulé ; on se pique d'em-
i. Littré ne cite aucun exemple du mot employé dans ce sens.