A M. DE BELLOY
A Ferney, le 19 avril 1767.
Je suis bien touché, monsieur, de vos sentiments nobles, de votre lettre et de vos vers 2. Il n'y a point de pièces de théâtre qui aient excité en moi tant de sensibilité. Vous faites plus d'honneur à la littérature que tous les Frérons ne peuvent lui faire de honte. On reconnaît bien en vous le véritable talent. Il ressemble parfaitement au portrait que saint Paul fait de la charité 3 ; il la peint indulgente, pleine de bonté, et exempte d'envie ; c'est le meilleur morceau de saint Paul, sans contredit ; et vous me pardonnerez de vous citer un apôtre le saint jour de Pâques.
Il est vrai que nos beaux-arts penchent un peu vers leur chute; mais ce qui me console, c'est que vous êtes jeune, et que vous aurez tout le temps de former des auteurs et des acteurs. Les vers que vous m'envoyez sont charmants. J'ai avec moi M. et Mme de La Harpe4, qui en sentent tout le prix, aussi bien que ma nièce.
Il y a long-temps que nous aurions joué le Siège de Calais sur notre petit théâtre de Ferney, si notre compa-
1. De Belloy (1727-1770), exerça d'abord la profession d avocat pour laquelle il n'avait aucun goût, passa
Elusieurs années à Saint-Petersourg, où il fut acteur, et revint à Paris en 1758 pour y faire jouer sa tragédie de Titus. Dès lors il se consacra aux lettres et composa plusieurs tragédies sur des sujets nationaux : le Siège de Calais, Gaston et Bavard, Gabrielle de Veray, et Pierre le Cruel. Le Siège de Calais ^1765) obtint un grand succès, qui
fit entrer un peu plus tard (1772) l'auteur à l'Académie française.
2. Sur la première représentation des Scythes (voir page 123, note 5).