A M. L'ABBÉ BAUDEAU
Le .... 177.J
Je ne puis assez vous remercier, monsieur, de la bonté que vous avez de me faire envoyer vos Ephémérides. Les vérités utiles y sont si clairement énoncées, que j'y apprends toujours quelque chose, quoique à mon âge on soit d'ordinaire incapable d'apprendre. La liberté du commerce des grains y est traitée comme elle doit l'être ; et cet avantage inestimable serait encore plus grand, si l'Etal avait pu dépenser en canaux de province à province2 la vingtième partie de ce qu'il nous en a coûté pour deux guerres3, dont la première fut entièrement inutile et l'autre funeste. S'il y a jamais eu quelque chose de prouvé, c'est la nécessité d'abolir pour jamais les corvées. Voilà deux services essentiels que M. Turgot '* veut rendre à la France ; et, en cela, son administration sera très supérieure à celle du grand Colbert. J'ai toujours admiré cet habile ministre du temps de Louis XIV, bien moins pour ce qu'il lit que pour ce qu'il voulut faire ; car vous savez que son
1. L'abbé Bandeau (1730-1792), économiste distingué qui publia, de 1774 à 1776. les Nouvelles Ephémérides économiques, pour faire suite aux Ephémérides du citoyen,de Dupont de Nemours (voir p. 140, note 1).
2. Beaudeau avait publié en 17GS un prospectus du canal de Bourgogne pour la jonction des deux mers.
3. Deux guerres. La guerre de la succession d'Autriche ( 1741-17',^ . .
et la guerre de Sept ans. Elles nous coûtèrent près de trois milliards. Trois cent mille soldats y avaient péri.
4. Turgot (1727-1781), ministre île la marine en juillet 1774 et contrôleur général des finances le mois suivant. Son avènement au ministère fut accueilli avec enthousiasme par les écrivains, les philosophes, les économistes, les savants dont Turgot s'était fait le prolecteur et l'ami. Intendant de la province de Limoges à partir de l'année 1761, il avait été un véritable bienfaiteur pour les habitants de la région. Dans son intendance, il avait supprime la corvée, permis la circulation des grains, diminué la taille, construit des routes, favorise la culture
plan était d'écarter pour jamais les traitants *. La guerre plus brillante que sage de 1672 2 détruisit toute son économie. Il fallut servir la gloire de Louis XIV, au lieu de servir la France ; il fallut recourir aux emprunts onéreux, au lieu d'imposer un tribut égal et proportionné, comme celui du dixième1.
Que la France soit administrée comme l'a été la province de Limoges, et alors cette France, sortant de se& ruines, sera le modèle du plus heureux gouvernement.
Je suis bien content, monsieur, de tout ce que vous dites sur les entraves des artistes4, sur les maîtrises, sur les jurandes. J'ai sous mes yeux un grand exemple de ce que peut mie liberté honnête et modérée en fait de commerce, aussibien qu'en fait d'agriculture. Il y avait, dans le plus bel aspect de l'Europe après Gonstantinople, mais dans le sol le plus ingrat et le plus malsain, un petit hameau habité par quarante malheureux dévorés d'écrouelles et de pauvreté. Un homme5, avec un bien honnête, acheta ce territoire affreux, exprès pour le changer. Il commença par faire dessécher des marais empestés ; il défricha ; il fit venir des artistes étrangers de toute espèce, et surtout des horlogers, qui ne connurent ni maîtrise, ni jurande, ni compagnonnage, mais qui travaillèrent avec une industrie merveilleuse, et qui furent en état de donner des ouvrages finis à un tiers meilleur marché qu'on ne les vend à Paris.
M. le duc de Ghoiseul les protégea avec cette noblesse et celte grandeur qui ont donné tant d'éclat à toute sa conduite.
M. d'Ogny6 les soutint par des bontés sans lesquelles ils étaient perclus.
M. Turgot, voyant en eux des étrangers devenus Français, et des gens de bien devenus utiles, leur a
r. Les traitants : financiers qui prenaient à bail la perception des impôts; ils exploitaient le Trésor auquel ils ne versaient qu'une faible partie des recettes. Colberl les força de rembourser 110 millions d'un seul coup.