‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 137 sur 381 · FERNEY · texte numérisé non relu

FERNEY

A Paris, i5 mars 1778.

Le vieux malade n'a pu encore écrire à M. et à Mme de Florian. Il a été à la mort pendant plus de quinze jours, depuis son accident v. Il a fallu passer par toutes les horreurs qui accompagnent cet état. Il saisit un moment où

lette. Voltaire ne quitta Fcrney que le 5 lévrier.

1. Dix actes. Les deux tragédies d'Irène et d'Agathoclc auxquelles il travaillait depuis les premiers mois de l'année 1777. La première lut jouée à la Comédie-Française le 16 mars 1778. C'est à la sixième représentation, le 3o mars, que Voltaire vit son buste couronné sur la scène aux acclamations enthousiastes de la salle entière.

La pièce fut cependant retirée .

après la représentation suivante .

le 4 avril. Quant à la tragédie <VAgathocle, "elle fut représentée sans grand succès, le 3i mai 1779, pour l'anniversaire de la mort de l'auteur.

2. Le marquis de Thibouville ( 1710-1784), littérateur et auteur dramatique qui composa de médiocres tragédies, fut avec d'Ar- £ental l'intermédiaire de Voltaire

auprès des acteurs et des imprimeurs. Il s'était particulièrement occupé des laborieuses négocialions auxquelles donna lieu la distribution des rôles d'Irène.

3. Le marquis de Florian avait épousé en premières noces la sœur de M010 Denis, veuve elle-même de M. de Fontaine (voir page 74, note 3). Après la mort de sa première femme (1772), il épousa, la même année. Mme Rillet, de Genève, puis, en 1774. MUe Joly.

Voltaire avait fait bâtir pour le marquis une jolie maison qu'on voit encore aujourd'hui et qu'il avait nommée Bijou-Ferney.

4. Quelques jours après soh arrivée à" Paris. Voltaire, épuisé par les fatigues du voyage et les visites dont on l'accablait, était tombé gravement malade : il ne pouvait plus prendre d'aliments, et les jambes avaient enflé.

il souffre un peu moins, pour dire à M. et à Mme de Florian qu'il serait mort en les aimant de tout son cœur, et en comptant sur leur souvenir.

Vous savez que tout parle guerre i à Paris ; que le roi a déclaré, par son ambassadeur à Londres, qu'il veut la paix, mais qu'il fera respecter son pavillon et le commerce de ses sujets. Le traité avec les Américains est public. J'ai vu M. Franklin a chez moi, étant très malade : il a voulu que je donnasse ma bénédiction à son petit-fils. Je la lui ai donnée, en disant Dieu et la liberté, en présence de vingt personnes qui étaient dans ma chambre.

L'ambassadeur d'Angleterre arriva une heure après. Tout ce que j'ai éprouvé de bontés de la cour et de la ville a été bien au delà de mes espérances et même de mes souhaits ; mais je ne crois pas que ce temps-ci puisse être convenable pour demander des grâces pécuniaires en faveur de ma colonie. Le roi est trop endetté. Les flottes ont coûté un argent immense. Les billets de la loterie de M. Necker perdent chacun quatre-vingts sur mille 3. Il y en a cinq mille à prendre, dont personne ne veut. Il n'est plus question d'économie, il ne s'agit plus que de vengeance. M. d'Estaing4 commande une escadre formidable, M. de La Motte-Piquet5 une autre.

i. Le gouvernement ne s'était pas nettement déclaré en faveur des colonies américaines soulevées contre la métropole depuis le 4 juillet 1776. Cependant le ministère avail envoyé aux Américains des subsides par l'intermédiaire de Bea 11 m;i renais. L'année précédente, les volontaires français étaient partis sous la conduite de La Fayette. Ce fut le 6 février 1778 que la France sortit de sa neutralité apnuren le.

2. Franklin (Benjamin) (1706- 1790). On sait que le célèbre physicien avait été désigné par le Congrès américain pour venir solliciter l'appui de la France dans la guerre de l'Indépendance. Il obtint de Louis XVI un traité d'alliance offensive el défensive et un traité de commerce (6 février 1778). H resta en France comme ministre plénipotentiaire sma en 178Ô le traité qui mit lin à la guerre.

3. La loterie était alors une institution officielle. Le mauvais état des finances devait avoir pour effet de diminuer la confiance du public et de produire, comme on dit, une baisse du prix des billets.

4. D'Estaiiu/ (Charles-Hector, comte) (173t.)-] 7<j4), amiral français.

Il avait cl'abord servi dans l'infanterie et fait la campagne des Indes. Nommé vice-amiral en 1778 il prit part à ses succès à la guerre d'Amérique. Dévoué aux idées libérales, il devait devenir amiral en 1792, mais n'en périt pas moins sur l'echafaud pendant la Terreur.

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