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Situé rue de Charonne

dans le salon do la duchesse du Maine, et partout où elle avait passé, une grande réputation d'esprit. Cette réputation s'accrut encore quand Mme Du Deffand se fut définitivement 1 1 753) installée au couvent de Saint-Joseph * : son salon devint le rendez-vous de tout ce que Paris comptait d'habitants ou d'hôtes illustres, sans ressembler à aucun des autres salons célèbres du xvme siècle. Mme Du Defîand ne pouvait, « dans son tonneau, » comme elle dit, aspirera faire oublier la frivole somptuosité des fêtes de Sceaux, ni essayer de rivaliser avec sa jeune amie la duchesse de Choiseul, dont les réceptions à Chanteloup eurent toujours un caractère grandiose et seigneurial ; d'autre part, la réputation d'esprit et d'austérité tout ensemble dont jouirent une Mm,> de Lambert au début du siècle, une Mme Necker à la fin, ne paraît point avoir eu d'attraits pour elle ; enfin, quoiqu'elle fût très libre de préjugés, elle conserva toujours pour les philosophes, ces novateurs remuants et dangereux, sans modération et sans scrupules, une sorte d'aristocratique dédain, qui s'accrut encore et se changea presque en haine, quand ces philosophes assurèrent, en y fréquentant, la réputation du salon de M,,e de Lespinasse et de celui de Mme Geofîrin.

D'Alembert et Voltaire sont à peu près les seuls écrivains qui aient forcé son intimité par l'éclat de leur renommée. D'ailleurs ses amis se distinguent tous par leur esprit délicat et par leurs mœurs très libres ou très tolérantes ; mais tous aussi, par leur naissance ou leurs fonctions, appartenaient à cette société aristocratique, noblesse de robe, de cour ou d'épée, dont Mme Du Deffand, femme du lieutenant général de l'Orléanais, petite-fille d'un premier président au parlement de Bourgogne, sœur d'un maréchal de France, nièce de la duchesse de Luynes, grand'tante de l'archevêque de Toulouse, parente du duc de Choiseul, faisait elle-même partie : ce sont des magistrats, le président Hénault, le froid et spirituel comte de Pont-de-Veyle, président au parlement de Metz, M. de Formont, un de ses amis les plus modestes et les plus sûrs, Montesquieu; — des diplomates, M. des Alleurs, ambassadeur à Constantinople, M. de Bernstorff, envoyé extraordinaire du roi de Danemark, le baron de Schelïer, ambassadeur de Suède, M. Saladin, résident de Pélecteur du Hanovre auprès de la cour de France, plus tard

i. Situé rue Saint-Dominique; le ministère de la guerre en occupe aujourd'hui l'emplacement.

cet Horace Walpole, qui devait occuper tant de place dans sa vie, et les nobles Anglais de passage à Paris, qui se recommandèrent de son amitié, lord Rochford, ambassadeur d'Angleterre, Caraccioli, ambassadeur de Naples, M. de Gleichen, envoyé du roi de Danemark, M. de Creutz, successeur de M. de SchefTer; — de grands seigneurs et de grandes dames, les Brancas, les Beauvau, les Choiseul, Mm0 de La Vallière, Mme de Luxembourg, bien d'autres encore dont le nom revient souvent au cours de la correspondance de Mmc Du Defîand.

Au milieu de cette société si brillante, dont chaque membre s'honorait d'être son ami, Mme Du Defîand, quand la jeunesse s'en fut allée, sans laisser dans son âme l'empreinte d'aucune direction, d'aucune règle morale, commença à devenir la proie d'un mal que les années devaient aggraver, d'un ennui incurable et de plus en plus profond, fruit d'un égoïsme sceptique et dédaigneux, dont elle souffrait elle-même et dont les circonstances ne permirent pas qu'elle s'affranchît.

En 1754, la vue de Mme Du Defîand, qui baissait depuis longtemps, parut définitivement perdue. Elle supporta ce malheur avec courage; mais elle songea, pour en adoucir l'amertume, à faire venir auprès d'elle une compagne aimante et dévouée. M. de Viehy-Chamrond, frère de MmeDu Defîand, gardait chez lui, par commisération ou par prudence, une jeune fille, Mlle de Lespinasse, que la mère de Mme de Viehy- Chamrond, Mme d'Albon, avait eue chez elle, jusqu'à sa mort, et qu'elle avait chérie comme sa propre fille. Mécontente cependant de l'attitude, sans doute trop altière, de M. et de Mme de Viehy-Chamrond, MUe de Lespinasse les avait quittés pour se retirer dans un couvent de Lyon. C'est là que Mme Du Defîand l'alla chercher malgré les reproches de son frère, pour l'installer chez elle et en faire sa compagne : « Venez faire, lui dit-elle, le bonheur et la consolation de ma vie ; il ne tiendra pas à moi que cela ne soit réciproque. » Une pareille protestation est comme la marque d'une confiance, d'une sorte d'enthousiasme affectueux qui surprend presque quand on connaît la réserve habituelle et l'esprit naturellement froid et défiant de Mme Du Defîand.

Cette confiance, Mlle de Lespinasse la paya d'une trahison dont Mme Du Defîand ressentit la blessure avec une extraordinaire vivacité. Esprit aimable, cultivé, délicat, cœur ardent, passionné, et sans doute ambitieux de venger par de retentissants triomphes d'anciennes humiliations, Mlle de Lespinasse fut assez habile pour attirer dans sa chambre les

spirituels ou les illustres amis de Mme Du Deffand avant qu'ils pussent être reçus par la marquise elle-même, qui, dormant mal la nuit, ne se levait que fort tard dans la journée. D'Alembert, qui s'éprit pour M1,e de Lespinasse d'une passion durable, fut le premier séduit et amena avec lui beaucoup de ses amis : ainsi l'on s'habitua peu à peu à causer chez Mlle de Lespinasse avant d'entrer chez Mmc Du Deffand, par qui même quelques-uns peut-être ne se soucièrent plus du tout d'être reçus. De tous les habitués de son salon, D'Alembert était un de ceux pour qui Mme Du Deffand avait le plus d'affection : elle sentait pourtant qu'il lui échappait ; d'ailleurs lière et jalouse, comme il est naturel, de sa renommée et du grand nombre de ses admirateurs et de ses amis, Mme Du Deffand, quand elle connut l'inexcusable perfidie de sa rivale imprévue, la chassa de chez elle avec une hauteur dont elle ne se départit plus à son égard et qui se marque encore dans quelques lignes d'une lettre écrite douze ans plus tard 22 mai 1776) : « Mlle de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit ; c'aurait été pour moi autrefois un événement ; aujourd'hui ce n'est rien du tout. »

Ainsi déçue dans la seule affection vraiment douce et sans mélange à laquelle elle se fût jamais laissée aller jusque-là, Mme Du Deffand, qui semblait faite pour n'aimer personne, devait encore subir une nouvelle et sans doute une plus douloureuse épreuve.

Fils du célèbre ministre anglais Robert Walpole, Horace Walpole, déjà connu en Angleterre comme homme politique, comme écrivain et comme critique d'art, vint à Paris, qu'il avait déjà visité vingt-quatre ans plus tôt, en 1765. Présenté à Mme Du Deffand, il lui inspira presque aussitôt une vive affection, qui se trahit dans les premières lettres qu'elle lui écrivit après qu'il fut de retour à Londres. Il sembla que, pour la première fois, ce cœur, resté sec et glacé si longtemps, s'animât, s'échauffât pour s'attacher à un objet digne de lui, digne de sa tendresse. Mais Mmc Du Deffand avait alors soixante-neuf ans. Walpole était une âme capable de sentiments généreux et affectueux, mais d'une franchise un peu rude. Sa sincère amitié pour Mme Du Deffand ne l'empêcha pas de songer d'abord que l'affection presque passionnée que lui témoignait sa vieille amie — il n'avait encore lui-même que quarante-huit ans — pouvait prêter à de malignes interprétations. Il arrivait souvent alors que les lettres fussent décachetées à la poste : Walpole ne se

souciait pas de passer pour le tendre objet de l'amour d'une vieille femme. Dans sa crainte du ridicule, il entreprit de ramener sans tarder Mme Du Deffand, par le ton dur, dédaigneux, presque outrageant, de ses réponses, à des sentiments plus mesurés que ceux qu'il avait peur d'avoir inspirés. Mme Du Deffand se résigna, non sans protester contre la u fatuité )> et la dureté de son ami avec une douceur douloureuse, qui une fois au moins l fit place à un sentiment de révolte et d'indignation dont on est heureux de trouver l'expression sous sa plume : car on a pris avec elle parti contre les inutiles cruautés de Walpole.

Celui-ci fit encore trois séjours à Paris en 1767, 1769 et 1775. Ce furent trois grandes joies pour Mme Du Deffand, les seules qu'elle connût jusqu'à sa mort. Fêtée, entourée, admirée, Mme Du Deffand ressentit de jour en jour davantage le vide et la monotonie d'une vie qui semblait aux autres si enviable. Les dures leçons de Walpole avaient définitivement forcé à se replier cette âme qui, si tardivement, mais d'une manière si touchante, avait aspiré à sortir d'ellemême. Le cœur de Mme Du Deffand se resserra de plus en plus ; et rien n'est plus pénible que de suivre, à travers sa correspondance des dernières années, les progrès de son ennui, de sa lassitude, de sa défiance railleuse à l'égard des hommes, et des plus vertueux d'entre eux, un Turgot,un Malesherbes.

Mais nulle lecture aussi n'est plus attachante. Sa correspondance n'a ni la variété ni sans doute le naturel et l'aisance de celle de Mme de Sévigné. Il n'est pas sûr cependant que ceux qui s'intéressent par-dessus tout à l'étude profonde des âmes ne gardent à ces lettres, que celle qui les écrit ne consacre presque qu'à se peindre elle-même, une préférence secrète. Mme de Sévigné, dans le cours d'une vie presque toujours heureuse, n'a guère éprouvé que les malheurs communs auxquels nul être humain ne peut échapper : libre de soucis, heureuse d'aimer sa fille, elle a promené partout, pour le plus grand plaisir de celle qu'elle chérissait, son infatigable curiosité. Mme Du Deffand, au milieu de la société la plus brillante, s'est sentie isolée; elle en a souffert, et, quoique son égoïsme et son scepticisme aient presque tout seuls fait son malheur, on ne peut s'empêcher de la plaindre et de ressentir avec elle de plus en plus douloureusement les tourments de son tragique ennui2.

î. Voir la lettre du 8 juillet 177^- I a. Les lettres qui suivent sont

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