‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 151 sur 381 · Je ne vous reverrai jamais · texte numérisé non relu

Je ne vous reverrai jamais

madame : j'ai acheté des terres considérables autour de ma retraite... » (Voltaire, même lettre.)

Dieu merci, vous êtes bien en vie, et je ne renonce point à l'espérance de vous revoir.

Je me rappelle peut-être un peu trop tard que vous avez été dégoûté d'entretenir un commerce de lettres avec moi1; la longueur de celle-ci va m'exposer aux mêmes inconvénients.

Adieu, monsieur. Personne n'a pour vous plus de goût, plus d'estime, plus d'amitié : il y a quarante ans que je pense de même.

Paris, 5 septembre 1760.

J'étais en colère contre vous ; votre dernière lettre m'avait déplu ; vous m'y annonciez que vous ne m'enverriez plus rien, vous me reprochiez2 d'aimer Fréron ; vous me traitiez comme l'amie ou l'alliée des Pompignan et des Palissot3; j'en ai été indignée et on le serait à moins ; mais faisons la paix ; venez, que je vous embrasse.

Je fus avant-hier à la première représentation de Tancrècle. J'y ai pleuré à chaudes larmes ; j'avais été quelques semaines auparavant à l'Ecossaise \ qui m'avait fait un plaisir extrême. Vous avez balayé notre théâtre de tous les marmousets d'auteurs qui l'avilissaient et le salissaient depuis deux ou trois ans. Je suis folle de vous, et eussiez-

1. Voltaire n'avait pas écrit à M"" Du Defl'and depuis le ."> mai 1706.

2. Vous me reprochiez, etc. Allusion à une lettre de Voltaire du i '4 juillet 1760.

3. Fréron (1718-1776). rédacteur de l'Année littéraire, celui de tous les adversaires de Voltaire dont les attaques lui causèrent la plus vive irritation. — Jenn-Jacques Le Franc de Pompignan (1709-1784». membre de l'Académie française, et son frère Jean-Georges (1715-1790), évoque du Puy, et plus lard (1774) archevêque" de Vienne, ont été couverts de ridicule par Voltaire :

ce n'en étaient pas moins tous deux de fort honnêtes gens, et le pre-

mier un poète très estimable. — Palissot (1730-1814), qui se déclarait l'admirateur de Voltaire, mais qui se montra l'adversaire acharné des autres philosophes, les avait attaqués dans ses Peliles lettres contre ae grands philosophes (1707) et surtout dans sa comédie des Philosophes (1760), comédie misérable, qui obtint cependant un grand succès. .

4. L'Écossaise, comédie romanesque de Voltaire, en cinq actes et en prose (26 juillet 17601. dans laquelle il prétendit représenter Fréron sous les traits d un misérable gazetier anglais du nom de Wasp (frelon).

vous mille fois plus de torts avec moi, je vous admirerais toujours et n'admirerais que vous, je vous le déclare net ; je ne puis révérer de certaines choses que vous approuvez tant, je suis comme Mardochée :

Je n'ai devant Aman pu fléchir les genoux,

Ni lui rendre un honneur que l'on ne doit qu'à vous.

J'entends par Aman, nombre d'auteurs que vous honorez de votre protection et que je trouve fort ennuyeux et fort orgueilleux. MUe Clairon joue à ravir1. Il y a un « Eh bien, mon père, » qui remue l'âme depuis le bout des pieds jusqu'à la pointe des cheveux.

Préville est charmant dans le rôle de Ereeport^ ; enfin, vous m'avez fait rire et pleurer, ce qu'il y avait longtemps qui ne m'était arrivé et que je n'espérais plus ; je vous en fais mille et mille remerciements. Je soupai hier avec Marmontel3 ; je lui ai parlé de vous sans fin, sans cesse ; il dit que vous vous portez à merveille, et que vous n'êtes point du tout changé. Il n'en est pas ainsi de moi, mais si j'étais avec vous, je prendrais patience. Aurez- vous bien la cruauté de ne me rien envoyer? Je ne me paye point de vos raisons, ce ne sont que des prétextes.

7. — L'AVEUGLE DU DEFFAND AU SOI DISANT AVEUGLE MAIS TRÈS CLAIRVOYANT VOLTAIRE *>.

Paris. 3o septembre 1763.

Je ne vous dirai point pourquoi j'ai tant tardé à vous

1. Dans Tancre.de. L'exclamation que va citer Mmc Du Deffand fut regardée par tous les contemporains comme un des plus beaux effets de la tragédie. L'héroïne vient de lire la dernière lettre écrite avant sa mort par celui qu'elle aime, et dans laquelle ce chevalier l'accuse d'une trahison qu'elle n'a point commise. Le père de la jeune fille n'est pas étranger ù la confusion qui s est produite : mais elle ne veut pas l'accabler de reproches, et sa douleur ne s'exprime (pie par ce « Eli bien, mon père» (lontMmc Du Deffand fut si émue (acte V, se. vi).

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