‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 154 sur 381 · A MADEMOISELLE DE LESPINASSE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Mercredi, 9 mai 1764.

Je ne puis consentir à vous revoir sitôt, mademoiselle ; la conversation que j'ai eue avec vous, et qui a déterminé notre séparation3, m'est dans le moment encore trop présente. Je ne saurais croire que ce soient des sentiments d'amitié qui vous fassent désirer de me voir, il est impossible d'aimer ceux dont on sait qu'on est détesté, abhorré, etc., etc., par qui Tamour-propre est sans cesse humilié, écrasé, etc., etc., etc., ce sont vos propres expressions, et la suite des impressions que vous receviez depuis longtemps de ceux que vous dites être vos véritables amis ; ils peuvent l'être en effet, et je souhaite de tout mon cœur qu'ils vous procurent tous les avantages que vous en attendez; agrément, fortune, considération, etc., etc. Que feriez-vous de moi, aujourd'hui, de quelle utilité pourrais-je vous être? Ma présence ne vous serait

1. Thomas (1732-178Ô) venait de voir couronner par l'Académie française son Eloge de Sally, dont f'emphase est insupportable.

2. Blanche cl Guiscard, tragédie en cinq actes de Saurin (1706-1781), dont le succès ne paraît pas avoir été si misérable que le dit Mme Du Deffand.

:{. Mme Du Deffand avait renvoyé d'auprès d'elle M"0 de Lespinasse à la suite d'incidents dont on trouvera le récit pages i64-i65. La lettre de Mme Du Deffand répond au billet suivant de M"0 de Lespinasse <s mai 17'i',) : •< Vous m'avez fixé

un terme, madame, pour avoir l'honneur de vous voir ; ce terme me paraît bien long, et je serais bien heureuse si vous vouliez l'abréger; je n'ai rien de plus à cœur que de mériter vos bontés ; daignez me les accorder et m'en donner la preuve la plus chère, en m'accordant la permission de vous aller renouveler moi-même l'assurance d'un respect et d'un attachement qui ne finira qu'avec ma vie, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, votre très humble et 1res obéissante servante,

» Lespinasse.

point agréable, elle ne servirait qu'à vous rappeler les premiers temps de notre connaissance, les années qui l'ont suivie, et tout cela n'est bon qu'à oublier. Cependant, si par la suite vous veniez à vous en souvenir avec plaisir, et que ce souvenir produisît en vous quelque remords, quelque regret, je ne me pique point d'une fermeté austère et sauvage, je ne suis point insensible, je démêle assez bien la vérité ; un retour sincère pourrait me toucher et réveiller en moi le goût et la tendresse que j'ai eus pour vous ; mais en attendant, mademoiselle, restons comme nous sommes, et contentez-vous des souhaits que je fais pour votre bonheur.

Page 1