Aveuglement, cécité
MADAME DU DEKFAND. 183
nous n'étions pas plus maîtres de nos affections, de nos sentiments, de nos actions, de notre maintien, de notre marche, que de nos rêves. Vous avez bien raison et rien n'est si vrai. Que conclure de tout cela ? Rien, et mille l'ois rien ; il faut finir sa carrière en végétant le plus qu'il est possible.
Une seule chose me ferait plaisir, c'est de vous lire. Si j'étais avec vous, j'aurais l'audace de vous faire quelques représentations sur quelques-unes de vos critiques sur Corneille1. Je les trouve presque toutes fort judicieuses; mais il y en aune dans les Horaces à laquelle je ne saurais souscrire ; mais vous vous moqueriez de moi si j'entreprenais une dissertation.
Ayez bien soin de votre santé ; vous adoucissez mes malheurs par l'assurance que vous me donnez de votre amitié et le plaisir que me font vos lettres.
Paris, 18 juillet 1764.
Vous vous trouvez peut-être fort bien de l'interruption de notre correspondance ; mais ne m'en faites jamais l'aveu, je vous prie. Je n'ai point de plus sensible plaisir que de recevoir de vos lettres, ni d'occupations plus agréables que d'y répondre; je sais bien que le marché n'est point égal entre nous, mais qu'est-ce que cela fait? ce n'est point à vous à compter rie à rie.
Je vous en demande très humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille2. Je conviens de tous les défauts que vous lui reprochez, excepté quand vous dites qu'il ne peint jamais la nature. Convenez du moins qu'il la peint suivant ce que l'éducation et les mœurs du pays peuvent l'embellir ou la défigurer, et qu'il n'y a point dans ses personnages l'uniformité qu'on trouve dans presque toutes les pièces de Racine. Cornélie est plus grande que nature, j'en conviens, mais telles
1. Voir la noie \ de la page io3. | ». Voir la note \ de la page io3.
étaient les Romaines ; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le résultat de sentiments et de raisonnements qui s'éloignaient du vrai. Il n'y a peut-être que l'amour qui soit une passion naturelle, et c'est presque la seule que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours à la manière française. Son style est enchanteur et continûment admirable. Corneille n'a, comme vous dites, que des éclairs; mais qui enlèvent, et qui font que, malgré l'énormité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut être bien téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permettez-moi de n'en pas rester là, et souffrez que je vous juge ainsi que ces deux grands hommes. Vous avez la variété de Corneille r l'excellence du goût de Racine, et un style qui vous rend préférable à tous les deux1, parce qu'il n'est ni ampoulé, ni sophistiqué, ni monotone; enfin vous êtes pour moi ce qu'était pour l'abbé Pellegrin sa Pèloppée2.
Adieu, monsieur, soyez persuadé que personne n'est à vous aussi parfaitement que moi.
Paris, 28 février 1766.
Vos lettres et surtout la dernière3 me font faire une ré-
1. Un an après la mort de Voltaire, Mmc Du Deffand écrivait (8 octobre 1779) '• « Je lis actuellement les Théâtres de Corneille, Racine et Voltaire ; je trouve ce dernier bien inférieur, nullement digne d'être comparé aux deux autres ; tous ses personnages ne sont que lui-même; autant il est charmant dans ses Epitres, et dans plusieurs morceaux de sa Henriade, autant il est froid et médiocre dans ses tragédies. »
2. Tragédie qui passa pour la moins mauvaise de cet abbé Pellegrin (1663-1745) « qui dînait de l'autel et soupait du théâtre. » Elle fut représentée en 1733.
3. La dernière. Elle était du 19 février. En voici la plus grande partie. « Il y a un mois, madame, que j'ai envie de vous écrire tous
les jours; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse, et j ai vu que je n'étais pas digne de vous écrire.
» Vous me mandâtes, par votre dernière lettre, que nous étionsassez d'accord tous deux sur ce qui n'est pas; je me suis mis à rechercher ce qui est. C'est une terrible besogne, mais la curiosité est la maladie de l'esprit humain.
J'ai eu du moins la consolation de voir que tous les fabricateurs de systèmes n'en savaient pas plus que moi, mais ils font tous les importants et je ne veux pas l'être j'avoue franchement mon igno rance.
» Je trouve d'ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu'elle puisse être, un assez grand avan" toge. L'étude des choses qui sou'.
flexion. Vous croyez donc qu'il y a des vérités que vous ne connaissez pas et qu'il est important de connaître? Vous pensez donc qu'il ne suffit pas de savoir ce qui n'est pas, puisque vous cherchez à savoir ce qui est? Vous pensez apparemment que cela est possible, pensez-vous que cela soit nécessaire? Voilà ce que je vous supplie de me dire. Je me suis figuré jusqu'à présent que nos connaissances étaient bornées au pouvoir, aux facultés et à l'étendue de nos sens; je sais que nos sens sont sujets à l'illusion, mais quel autre guide peut-on avoir? Dites-moi très clairement quel penchant ou quel motif vous entraîne aux recherches qui vous occupent? Est-ce la simple curiosité, et comment ce seul sentiment peut-il vous garantir de tous les objets qui vous environnent? Quelque puérils qu'ils soient par eux-mêmes, il est naturel que nous en soyons plus affectés que d'idées vagues qui sont pour nous le chaos, ou même le néant. Pour moi, monsieur, je l'avoue, je n'ai qu'une pensée fixe, qu'un sentiment, qu'un chagrin, qu'un malheur, c'est la douleur d'être née; il n'y a point de rôle qu'on puisse jouer sur le théâtre du monde auquel je ne préférasse le néant, et ce qui vous paraîtra bien inconséquent, c'est que quand j'aurais la dernière évidence d'y devoir rentrer, je n'en aurais pas moins d'horreur pour la mort. Expliquez-moi à moi-même, éclairez-moi, faites-moi part des vérités que vous découvrirez ; enseignez-moi le moyen de supporter la vie, ou d'en voir la lin sans répugnance. Vous avez toujours des idées claires et justes; il n'y a que vous avec qui je voudrais raisonner; mais malgré l'opinion que j'ai
si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux, et quand on a le plaisir de se perdre dans l'immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris.
» L'étude a cela de bon qu'elle nous fait vivre tout doucement avec nous-mêmes, qu'elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté el qu'elle nous empêche de courir hors'de chez nous, pour aller dire et écouter des riens d'un bout de la ville à l'autre. Ainsi, au milieu de quatre-vingts lieues de mon-
tagnes de neige, assiégé par un très rude hiver, et mes yeux me refusant le service, j'ai passé tout mon temps à méditer.
» Ne méditez-vous pas aussi, madame? Ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l'éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur l'espace, sur l'infini .' Je suis tenté de croire qu'on pense à tout cela quand on n'a plus de passions, et que tout le monde esl comme Mathieu (ian>, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des chênes... »
de vos lumières, je serai fort trompée si vous pouvez satisfaire aux choses que je vous demande.
Votre petit imprimé m'a fait plaisir. J'admire votre gaieté ; vous n'en auriez pas tant, si vous étiez dans ce pays-ci. On dit que Jean-Jacques ne fait pas un grand effet en Angleterre1. On y est un peu plus occupé de l'affaire des colonies2 que de lui, de ses ouvrages, de sa
servante3 et de son habit d'Arménien4.
Le président5 vous fait mille tendres compliments, et
moi, monsieur, je vous dis, avec la plus grande vérité,
que je vous aime tendrement.