‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 156 sur 381 · Mes amis. \e duc et la duchesse de Choiseul · texte numérisé non relu

Mes amis. \e duc et la duchesse de Choiseul

',. Voltaire avait cru voir dans cette pensée de M°" Du Deffand

Cahbn. — Lettres du \vinc siècle. 1 1

vérité, et qu'elle n'est pas particulière à Judas, Job et moi ; mais à vous, mais à feu Mme de Pompadour, à tout ce qui a été, à tout ce qui est, et à tout ce qui sera. Vivre sans aimer la vie ne fait pas désirer sa fin, et même ne diminue guère la crainte de la perdre. Ceux de qui la vie est heureuse, ont un point de vue bien triste ; ils ont la certitude qu'elle finira. Tout cela sont des réflexions bien oiseuses, mais il est certain que si nous n'avions pas de plaisir il y a cent ans, nous n'avions ni peines ni chagrins; et des vingt-quatre heures de la journée, celles où l'on dort me paraissent les plus heureuses. Vous ne savez point, et vous ne pouvez savoir par vous-même quel est l'état de ceux qui pensent, qui réfléchissent, qui ont quelque activité, et qui sont en même temps sans talent, sans passion, sans occupation, sans dissipation : qui ont eu des amis, qui les ont perdus sans pouvoir les remplacer; joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un peu de discernement, beaucoup d'amour pour la vérité; crevez les yeux à ces gens-là, et placez-les au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés. L'exemple que vous me donnez de votre jeune homme est singulier1 ; mais tous les maux physiques, quelque grands qu'ils soient (excepté les douleurs), attristent et abattent moins l'âme que le chagrin que nous causent le commerce et la société des hommes. Votre jeune homme est avec vous, sans doute qu'il vous aime ; vous lui rendez des soins, vous lui marquez de l'intérêt, il n'est point abandonné à lui-même, je comprends qu'il peut être heureux. Je vous surprendrais, si je vous avouais que de toutes mes peines mon aveuglement 2 et ma vieillesse sont les moindres. Vous conclurez peut-être de là que je n'ai pas une bonne tête, mais ne me dites point que c'est ma faute, si vous ne voulez pas vous contredire vous-même. Vous m'avez écrit, dans une de vos dernières lettres, que

l'expression d'un désir de mourir bientôt.

1. Voltaire lui avait raconté qu'un de ses parents, resté para-

lytique à la suite d'un accident, s'était accoutumé à son état el aimait la vie « comme un fou. »

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