A M. CRAWFORD
Paris, mardi 3 juin 1766.
Vous serez toujours mon petit Crawford, quelque conduite que vous puissiez avoir : Primo parce que je vous aime, et je vous aime parce que je vous estime et que je crois que vous m'aimez quand vous vous souvenez de
1. Mme de Valentinois, princesse I 3. Crawford, ou Craufurt, ami de Monaco. de Walpolc. fut membre du Parle-
2. Le chevalier de Boufllers ment, et passa cependant une (1738-1815), aimable poète qui entra | grande partie de sa vie à Pans, ■à l'Académie française. ! Il mourut à Londres en 1814.
moi, ce qui arrive à la vérité fort rarement; secundo parce que vous m'avez induite à aimer M. Walpole, dont je me trouve très bien, malgré toutes les duretés et les injures atroces dont il remplit ses lettres; une page me transporte de fureur, et tout de suite une autre me fait crever de rire ; on n'a jamais été plus original, personne ne lui ressemble ; je l'avais fort prié de me mander votre marche. J'avais des raisons pour vouloir la savoir ; je croyais que j'aurais besoin de vous pour quelque chose, et je n'en ai eu que faire.
Vous allez donc en Ecosse? Je vous plains, je connais toute la puissance de l'ennui et l'impossibilité qu'il y a de le surmonter; mais il ne faut pas penser, mon cher monsieur, qu'il vaut mieux se ruiner que de s'ennuyer, à moins qu'on ne soit résolu de se pendre au lieu de mourir de faim. La pauvreté est un malheur insupportable par l'excessif ennui qui en est inséparable. Vous avez une très mauvaise tête. Que faire à cela?... Je n'en sais rien. Je voudrais que vous devinssiez amoureux à la rage d'une femme raisonnable; je ne vois que ce remède-là pour vous; vous aimez le jeu à la folie sans aimer l'argent ; vous seriez bien aise d'entrer dans les affaires en les détestant. Vous avez tout l'esprit qu'on peut avoir sans nulle curiosité, sans nul désir de rien savoir; enfin, sans milord Ossory1, que je suppose que vous aimez toujours, je craindrais sérieusement qu'on ne vous trouvât dans la Tamise ou attaché à quelque arbre. Vous voyez que j'esquive le mot propre2 parce que je le trouve malsonnant. Vous n'avez d'autre rapport avec M. Walpole, dites-vous, que l'amitié que vous avez l'un et l'autre pour moi; si vous n'en aviez pas infiniment d'autres, croyez que je ne vous aimerais pas tous les deux autant que je fais. Vous êtes mélancolique, et lui est gai; tout l'amuse et tout vous ennuie : voilà les seules différences. Mais du côté de la morale et peut-être du sentiment, c'est, je crois en vérité, la même chose. Pourquoi vous persuadez-vous que vous avez de la peine à écrire?...
i. Ami de Crawford. | 2. Le mot propre : pendu.
MADAME Di: DEFFANl).
Votre style est trop naturel pour que cela soit ; vous êtes paresseux, mais d'une paresse qui ne vous rend point heureux ; elle ne vous ôte point le besoin de l'occupation; vous êtes sans prétention, mais vous n'êtes pas sans amour-propre. Vous voudriez peut-être faire de belles lettres ? Ah ! bon Dieu ! si c'était votre projet et que vous réussissiez, je n'en voudrais jamais recevoir!... Je ne trouve rien de si fastidieux que ce que presque tout le monde appelle éloquence. Je n'aime et n'estime que les bâtons rompus. Les phrases, les propos suivis, les dissertations, les traités, etc., etc., sont faits pour nos beaux esprits français; tenez-vous-en, vous autres Anglais, à être baroques, tantôt durs, tantôt tendres, tantôt farouches, tantôt apprivoisés; enfin, à être toujours vrais, à n'avoir jamais un protocole1 de compliment, de civilité banale et dont il résulte une fastidiositè très dégoûtante. Je vous avertis que fastidiosité est un mot de ma façon et non pas de notre langue
Demandez à M. Walpole qu'il vous conte ma versade avec Mme de Forcalquier 2. La conduite superbe de monseigneur de Praslin et de tous ses vassaux; qu'il vous raconte aussi l'histoire de M. de Thiars et de Mme de Monaco3 et que cela ne soit, je vous en prie, qu'entre nous deux. Je ne veux point qu'il revienne ici que j'écris la chronique scandaleuse ; ce qu'on dit à Londres parvient très facilement à Paris. Depuis votre départ, ou plutôt depuis que je suis sous la tutelle de M. Walpole4, je suis devenue d'une prudence consommée. Aussi je suis plus importante et bien plus conséquencieuse que vous ne m'avez vue. Conséquencieuse est encore un terme de ma façon; il ne veut pas dire être conséquente, mais être de conséquence. Vous êtes, par exemple, conséquent, parce que vous raisonnez bien, et monseigneur de Praslin est consèquencieux .
Ecrivez-moi du moins une fois avant votre départ pour