A VOLTAIRE
Paris, ce 16 juillet 1769.
Nous avons eu ici un opéra-comique qui a eu un
succès inouï, c'est le Déserteur. Il vous fera plaisir. Les paroles sont de Sedaine l. Je ne sais si les ouvrages de cet auteur passeront à la postérité. Je ne sais s'il ne serait pas dangereux qu'il devînt modèle : mais ce Sedaine a un genre qui fait grand effet. Il a trouvé de nouvelles cordes pour exploiter la sensibilité, il va droit au cœur et laisse là tous les détours d'une métaphysique que je trouve détestable en tout genre. On la place aujourd'hui partout, même en musique. Plus la musique est recherchée et travaillée, plus elle a de succès2. Il y a ici un fameux
1. Sedaine (1719-1797), l'auteur du deux grands maîtres étaient Lulli Philosophe sans le savoir (ij6S). — La (1633-1687) et Rameau (1683-1764), et musique du Déserteur est le chef- d'injustes préventions contre les d'oeuvre du compositeur Monsigny '■ productions plus souples et plus
172^1817). savantes de l'école italienne, et
2. M"e DuDeffand conserva toute ' aussi, quand ils commencèrent à sa vie un goût très vif pour la mu- être connus en France (177^). contre sique de l'école française, dont les ' les opéras de Gluck (1714-1787).
joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle * . Un homme disait à un autre : « Monsieur, n'êtes-vous pas enchanté? Sentez-vous combien cela est difficile?... — Ah! monsieur, dit l'autre, je voudrais que cela fût impossible !... » C'est ce que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur le bon sens pour nous faire des raisonnements fatigants, ennuyeux et faux. Je mettrais à leur tête M. Jean-Jacques et puis tous ses prosélytes —