‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 174 sur 381 · A WALPOLE · texte numérisé non relu

A WALPOLE

Lundi 17 décembre 1770,

Je ne vous ai point écrit par la poste d'aujourd'hui, parce que je ne veux point vous accabler de lettres; vous en recevrez une de jeudi 13, et puis un petit billet qui accompagne le Testament de Voltaire2. Malgré les assurances que vous me donnez que mes lettres vous font plaisir, je ne perdrai plus jamais la retenue et la réserve qu'il me convient d'avoir. On dit qu'il faut juger des autres par soi-même, et moi je dis qu'il n'y a point de règle qui n'ait son exception ; on courrait souvent le risque d'être fort indiscret et fort importun, si Ton en usait avec les autres comme on serait bien aise qu'ils en usassent avec nous.

Oui, j'ai reçu des nouvelles de madame votre nièce3; elle écrit à merveille, c'est-à-dire sans prétention et d'un naturel parfait. Je ne sais ce que vous voulez dire de mes magnificences dont elle m'aurait dispensée ; je n'ai à me reprocher dans aucun genre (et moins dans celui-là que dans tout autre) d'avoir pu blesser sa vanité ; elle m'a fait des présents considérables, je n'ai fait nulle difficulté de les recevoir, je n'en ai point été ni fâchée ni humiliée; n'était-il pas convenable qu'il en fût de même d'elle? Mais on éprouve à tous moments la vérité d'un très beau vers de ma façon :

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose '* !

1. La corde la plus aiguë du | Testament politique de Voltaire. violon. 3. Mmo Cholmondeley.

2. Il s'agit ici d'une brochure | 4. Molière, l'Ecole "des femmes, d'un certain Marchand, intitulée | acte II, se. vi.

MADAME DU DEFFAND. 20i>

Il est singulier qu'à mon âge il y ait tant de choses qui me paraissent nouvelles et qui me causent tant de surprise. C'est en vérité dommage qu'il me reste si peu de temps pour en tirer du profit ; peut-être n'en tirerai-je pas l'utilité que j'imagine, et si je n'étais pas dupe à certains égards, je le serais à d'autres; je l'ai été jusqu'à présent par trop de confiance, je le deviendrais par trop de méfiance; mais ce qui est sûr, c'est que j'ai acquis un fonds très profond de mépris pour les hommes; je n'en excepte pas les dames, tout au contraire, je les trouve bien pis que les hommes. Il serait bien doux d'avoir un ami à qui l'on pût confier toutes ses observations, toutes ses remarques, mais il est impossible.

Vous aurez vu par mon billet que nous ne sommes pas dans un état tranquille ; je ne sais ce que tout ceci deviendra, mais je ne prévois rien de bon1, vous êtes accoutumés chez vous aux divisions, aux factions ; vous en êtes quittes pour des changements de décorations : il n'en est pas de même chez nous. La scène est plus tragique. Elle se termine toujours par quelque catastrophe.

Mercredi 19.

Je ne sais que penser de la paix ou de la guerre; je tache d'être comme le sage, préparée à tout événement. Le mois prochain ne se passera pas sans qu'il en arrive d'assez importants pour moi. On serait bien heureux si on pouvait s'abandonner soi-même comme on peut abandonner les autres ; mais on est forcément avec soi, et fort peu d'accord avec soi; la faiblesse apprécie la valeur des choses, et la raison en rend indépendante. Si l'on se soumettait à la raison, on se mettrait au-dessus de tout événement, on se détacherait de tout, on se passerait de tout : mais il faudrait avoir du courage. C'est un don qu'on reçoit de la nature et qu'elle ne m'a pas accordé. J'éprouve tous les jours qu'on avait grand tort d'être étonné de

1. Je ne prévois rien de bon. Mœo Du Defîand prévoyait que la disgrâce de Choiseul. qui survint en effet le >'t décembre, serait le résultat

des intrigues du duc d'Aiguillon et de Mmc du Barry. Elle y fait encore allusion dans la suite de cette lettre.

Cahew. — Lettres du xvme siècle. 12

l'aveu que faisait Madame la duchesse du Maine : Je ne suis point assez heureuse, disait-elle, pour pouvoir me passer des choses dont je ne me soucie pas. J'enchérirais sur elle, et j'ajouterais : de celles que je méprise. Ah! oui, il y a bien des choses que je méprise, et que la crainte de l'ennui me rend nécessaires. C'est un terrible malheur que d'être née sujette à l'ennui, et de ne connaître qu'une seule arme pour le vaincre; quand cette arme manque, on est perdu sans ressource, on ne sait que devenir, on a recours à la dissipation, à la lecture, on ne trouve dans l'une ni dans l'autre rien qui satisfasse ni intéresse. Il y a longtemps que j'ai senti que, pour supporter le malheur d'être née, il faudrait partager les vingt-quatre heures en en donnant vingt-deux au sommeil et deux autres à manger; c'est à peu près ce que font la plupart des animaux.

Avouez que tout ceci vous déplaît beaucoup ; mais il faut que vous me permettiez de me laisser aller à vous dire tout ce qui me passe par la tête, sans quoi je ne saurais écrire, ce serait pour moi une gêne d'observer toutes mes paroles.

N'ayez point d'inquiétude sur ce que je crains d'important pour moi le mois prochain 1 ; ce n'est point un malheur particulier. Bien des gens le partageront; j'y serai plus sensible qu'un autre, parce qu'il influera beaucoup sur l'arrangement de ma vie; je ne crois point tomber dans la fatuité en voulant vous rassurer sur ce qui me regarde. Je me flatte que vous vous y intéressez. Adieu.

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