Mlle de Lespinasseï voir la note :* de la page
Je vous remercie de votre complaisance; vos petits vers1 sont fort jolis, et j'en ferai usage. Adieu, mon cher Voltaire, conservez-moi votre amitié.
Paris, ce 22 juillet 1771.
Faites-moi la grâce, je vous prie, chère grand'maman, de me transcrire la phrase de la lettre à laquelle vous répondez. Je ne saurais concevoir ce que j'ai pu écrire. Je ne me souviens pas d'avoir parlé de vous à Mme d'Aiguillon 3, si ce n'est avant-hier que je lui dis que je vous avais mandé que l'événement présent n'avait rien changé à sa conduite, à son maintien, etc., etc., et que vous m'aviez répondu que vous n'en étiez pas surprise, ayant d'elle la meilleure opinion à toutes sortes d'égards. Si c'est là une faute, je vous en demande pardon; mais vous m'en avez grondée d'avance, puisqu'elle n'a été commise qu'avant-hier.
Je serais bien fâchée que vous n'eussiez point d'amis plus agréables que moi; mais je voudrais que vous n'en eussiez point qui ne vous aimassent d'une façon aussi désintéressée et aussi prudente. H y a beaucoup de gloire à vous être attachée et au grand-papa ; mais ce n'est pas la gloire que je recherche. Je me contente du plaisir que j'y trouve, et d'être votre enfant. Je vis tranquille dans mon tonneau, sans le pouvoir d'obliger et la volonté de nuire. Je n'ai pas assez de crédit pour faire le bien, mais j'ai la ferme volonté de ne jamais faire le mal, et je comprends dans le mal toutes les imprudences qu'on pourrait faire en voulant servir ses amis, comme les bravades, les services indiscrets. Tout le monde, c'est-à-dire les gens dont je suis connue, savent l'attachement constant et inviolable
1. Vers que M"" Du Deffand avait demandés à Voltaire pour accompagner l'envoi de quelques volumes qu elle se proposait d'offrir à Mmo de Luxembourg; le poète les lui avait envoyés dans sa lettre du i<i décembre, à laquelle répond M«» Du Deffand.
2. Cette lettre répond à celle de la duchesse de Choiseul qu'on trouvera page 484i et qu'il est indispensable de lire pour comprendre celle-ci.
3. Femme du duc d'Aiguillon, qui venait de succéder à Choiseul comme premier ministre.
MADAME DU DEFKAND. 2Û(J
que j'ai pour la grand'maman, pour le grand-papa, et le désir que j'ai de les aller trouver.
Voilà le compte exact de mes sentiments et de ma conduite. Je ne sais pas si j'ai la fierté anglaise1, mais j'ai la noblesse française, et mes parents - n'ont point a rougir de moi.
Ce vendredi, 27 septembre 1771.
Vous êtes trop bonne, chère grand'maman, d'être inquiète de ma santé. Je me porte beaucoup mieux. J'ai plus de force et je trouve que c'est tant pis. Je m'accommode très fort de l'état de faiblesse; elle engourdit l'âme. C'est un bien de n'avoir pas d'activité quand on n'a point occasion de l'exercer; et encore un plus grand bien d'avoir peu de sensibilité, quand elle ne sert qu'à faire souffrir. Il me semble que je me trouverais fort bien d'être orme ou chêne. J'imagine qu'ils sont contents de leur situation, surtout quand ils se trouvent placés au milieu d'une forêt; on ne les sépare pas des arbres leurs voisins, qui sont sans doute leurs amis. Je ne leur connais de malheur que celui de vieillir. Car pour l'ennui, je ne crois pas qu'ils le ressentent. Ne voilà-t-il pas une belle idée? Mais je vous conte tout ce qui me passe par la tête. Vous direz : il n'était pas nécessaire que la petitefille fût arbre pour devenir bûche ! Ah ! je meurs de honte de toutes ces bêtises. Mais je n'ai pas dormi cette nuit, et je ne sais ce que je pense, ni ce que je dis, épargnezmoi la honte de montrer cette lettre.
Vous êtes donc actuellement au milieu de la jeunesse la plus brillante? Vous en êtes ravie, parce qu'elle divertit le grand-papa. Je voudrais bien, lorsque je pourrai vous aller trouver, n'être pas si désassortie que je le serais aujourd'hui à ce qui vous environne. Mais mon capitaine et la grand'maman3 seront pour moi, dans toutes les cir-
1. Allusion à un mot de la lettre de Mme de Choiseul : « Si vous ne m'entendez pas, un Anglais doit m'entendre. •