‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 181 sur 381 · A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

A VOLTAIRE

Paris. 7 décembre 177^.

Ah ! oui, je vous garderai le secret, vous pouvez en être sûr. Jamais faveur n'a été plus promptement accordée, mais plus différente de celle qu'on espérait*. Vous n'avez point compris ma demande ; il n'était point question de poupon, de bœuf, d'âne, de sainte famille, mais de la joie du retour; et puis je ne me fixais point à des couplets. Une petite épître, ou quelque petite pièce de vers m'aurait satisfaite. Je vois que j'ai eu tort, que j'ai fait une demande indiscrète, que j'ai eu trop de familiarité avec le grand Voltaire, et pour m'apprendre mon devoir, il m'a fait répondre par l'abbé Pellegrin 5.

Vous vous seriez diverti de ma grande joie, et de ma consternation subite. On m'apporte votre lettre : « Ouvrez vite ; y a-t-il des vers? — Oui, quatre couplets. — Chantez-les. » Ah! mon Dieu! mon Dieu! est-il possible !

l.Helvélius (1715-1771). philosophe matérialiste, auteur du livre De l'Esprit.

1. Caton le Jeune, celui qui se tua à Utique (46 ans av. J.-C), après la défaite du parti républicain par César.

3. L'empereur Othon se tua après la victoire de son rival A itellius, pour éviter de prolonger la guerre civile (69 ans ap. J.-C).

4- M"" Du Deffand, devant avoir â souper chez elle, le soir de Noël, M. et Mme de Choiseul, avait demandée Voltaire quelques couplets qui pussent être chantés sur quelque air de vieux noël, ou, à défaut

J de couplets, une petite pièce de j vers. Voltaire comprit-il mal?Tou- I jours est-il qu'il envoya des couplets sans rapport avec le projet de Mme Du Deffand et qui ne sont qu'une grossière parodie des noëls véritables.

5. « Pour satisfaire à votre étrange empressement, disait Voltaire, j'ai invoqué l'ombre de l'abbé Pellegrin. » L'abbé Pellegrin (1663-1745), auteur de poésies et d'oeuvres dramatiques médiocres, avait adapté à des airs de vaudevilles différents épisodes de l'Ecriture sainte, des fragments des Psaumes et de Y Imitation de Jésus-Christ.

Pourquoi me traitez-vous ainsi, mon cher Voltaire? un refus valait mieux qu'une telle complaisance1. Voilà tout le remerciement que vous aurez. Malgré mon dépit, je ne vous en aime pas moins, et je n'en serai pas moins empressée à solliciter Mme d'Enville2 pour qu'elle sollicite ceux qu'il faut solliciter; car il y a, comme vous pouvez juger, bien des bricoles.

Je suis toute consternée : vous ne vous êtes point prêté à ce que je désirais, et à ce que j'attendais de votre amitié ; je croyais aussi vous faire plaisir en vous procurant une occasion de marquer votre attachement, en confirmant tout ce que depuis quatre ans vous m'en aviez fait écrire. Vous avez pris de l'humeur mal à propos : le mal n'est pas sans remède; m'entendez-vous, mon cher contemporain 3 ?

19 décembre 177/1-

Votre dernière lettre est étonnante'', je serais fort tentée de m'en tenir à ma signature et d'adresser sa réponse à l'abbé Pellegrin. Non, jamais mon ancien, mon bon ami Voltaire ne pouvait prendre un tel travers avec moi. Se fâcher de ce que je n'ai pas été contente de recevoir de francs noëls, au lieu de couplets dont M. et Mme de Choiseul fussent l'unique objet! Se vanter qu'ils ont été approuvés par une compagnie nombreuse et du meilleur ton ! me prêcher l'indulgence dont vous n'avez eu ni n'aurez jamais besoin, et dont assurément vous n'avez jamais donné l'exemple; je ne saurais vous reconnaître à de semblables traits.

Cependant si c'est vous, je croirai sans peine que vous

1. M™» Du Deffand parait croire, quoique rien ne l'indique, que Vol taire a trompé son attente à dessein.

2. Voltaire comptai! sur la duchesse d'Enville, née La Rochefoucauld (voir la note 1 de la page 1 l8), pour arrivera l'aire réviser le procès du chevalier d'Etallonde, ami et complice du malheureux chevalier

de La Barre (voir page 122, note 3).

:î. Contemporain : Voltaire n'avait (pie trois ans de plus que Mme Du Deffand. Le poète, cédant à la nouvelle invitation de sa correspondante, renvoya de nouveaux noëls, aussi détestables que les précédents.

\. Voir la lettre précédente avec les notes.

madame du deffand. 215

voyez très bonne compagnie, mais que vos correspondances ne sont pas toutes du hon ton. Je souligne ces deux mots, parce que vous me paraissez persuadé que j'y attache une grande idée.

Croyez-moi, mon cher Voltaire, vous auriez grand torl de vous brouiller avec moi ; personne ne vous considère et ne vous aime davantage que la plus ancienne de vos amis, qui n'a pas cru manquer à la considération quelle vous doit, en vous donnant une occasion de lui faire plaisir, et à vous, celle de donner quelque marque d'attachement aux personnes qu'elle croit que vous aimez.

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