‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 188 sur 381 · En · texte numérisé non relu

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5. En décrétant la liberté du travail et la suppression des jurandes et des maîtrises (janvier 1776) : c'est sans doute à quoi fait allusion Mae Du Deffand.

qu'il est possible de l'être ; on est trop heureux d'en être défait. Qui est-ce qui lui succédera? Je l'ignore, mais on ne peut pas avoir pis qu'un homme qui n'a pas le sens commun ; et mieux vaut pour le gouvernement un habile homme avec moins de probité, c'est-à-dire avec moins de bonnes intentions, qu'un homme qui, ne voyant pas plus loin que son nez, croit tout voir, tout comprendre, qui entreprend tout sans jamais prévoir comment il réussira ; voilà comme est celui dont vous faites votre héros ; de plus, il est d'un orgueil et d'un dédain à faire rire ; si vous le connaissiez, il vous serait insupportable. Je l'ai beaucoup vu autrefois, et je puis vous assurer qu'il est tel que je vous le dépeins ; un tel personnage est très dangereux dans un Etat comme le nôtre ; il pourrait brouiller tout au point qu'on n'y trouvât que difficilement du remède. Il ne suffit pas, pour être un bon ministre, d'être désintéressé ni de vouloir faire le bien ; il faut le connaître. En voilà assez sur ce sot animal1. Bien des gens croient que ce seront mes parents adoptifs et réels 2 qui pourront succéder ; si cela arrive, je n'en serai ni bien aise ni fâchée. J'ai tort; j'en serai fâchée, si cela nous procure la guerre; voilà le seul côté par où j'envisage notre chose publique, et c'est peut-être encore un intérêt de trop ; car, qu'est-ce que je puis avoir à y perdre ou à y gagner? Vous vous moqueriez de moi, de ce que je penserais que cela me dût faire quelque chose.

Mercredi 28 [mai 1777].

Je vous promis hier de vous parler de l'Empereur 3, je

1. Nous n'insistons pas sur de tels passages. La postérité s'est définitivement prononcée entre Turgot et ses détracteurs. — Pour l'appréciation de l'œuvre et des projets de ce grand homme, nous renvoyons le lecteur aux nombreuses monographies dont il a été l'objet. — Ajoutons, pour excuser jusqu'à un certain point Mmc Du

Delïand, qu'à ses préjugés aristocratiques s'ajoute pour lui dicter ses jugements partiaux, la haine qu'elle a conçue pour les philosophes amis de Mlle de Lespinasse.

2. Le duc de Choiseul et l'archevêque de Toulouse (voir la note S de la page 202 et la note 2 de la page 198).

'S. Joseph II (1741-1790), empereur

vous tiendrai parole ; mais il faut auparavant que je vous parle de mon petit chien. Je l'aime à la folie, il a pour moi une tendresse qui lui a acquis mon cœur et fait que je lui pardonne tous ses défauts, quoiqu'ils soient très Grands : il aboie, il mord. Il a innombrablement d'ennemis; la liste de ses morsures et des manchettes déchirées est très longue ; mais c'est qu'il ne veut pas qu'on m'approche ; je le bats, mais il ne se corrige point. Il a quelques amis, un certain chevalier de Beauteville1, les ambassadeurs de Xaples et d'Espagne, Mme de Luxembourg-, voilà à peu près tout, et voilà aussi tout ce que je vous en dirai. Venons à l'Empereur. Il a été partout, il a voulu voir le passé, le présent et V avenir2 : on ne pénètre point l'époque qu'il préfère. On croit qu'il partira vendredi ou samedi ; il visitera nos provinces, il veut voir les bords de la Loire, ce qui le conduira très près de Ghanteloup 3; il a promis d'y rendre visite. Son séjour ici a été le double de ce qu'il avait projeté. On s'est peut-être trop accoutumé à le voir ; les impressions qu'il a faites se sont usées; la simplicité plaît, mais à la longue paraît peu piquante4. Je crois que ses voyages lui seront fort utiles ; il écrit tous les soirs tout ce qu'il a vu, entendu et retenu ; sa tête sera remplie de beaucoup, il en peutrésulter des idées. Enfin il y a toute apparence qu'il sera un très bon souverain, et qu'il ressemblera plus à votre Henri VII5, à notre Charles A', qu'à Frédéric II. Ce pronostic est fort hasardé. Connaissez-vous les Eléments de l'histoire d, Angleterre, par l'abbé Millot6? J'aime beaucoup sa manière d'écrire. Savez-vous ce que je lis présentement? La Bible. Si vous l'avez oubliée, relisez-la.

d'Allemagne depuis 1765 et eorégent des Etats héréditaires d'Autriche, qui appartenaient à sa mère Marie-Thérèse, à laquelle il succéda en 1780; il était frère de Marie- Antoinette et se trouvait à Paris en 1777.

i. Il fut longtemps ambassadeur de France en Suisse.

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