‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 189 sur 381 · Chanteloup. Voir page f^H, note · texte numérisé non relu

Chanteloup. Voir page f^H, note

4. Voir page 333, une lettre de Mœe Roland, encore jeune fille, sur le même sujet.

5. Henri VII. roi d'Angleterre (1487-1009), dont l'administration fut assez heureuse et a été souvent louée, quoique son avarice lui ait fait multiplier les exactions et les confiscations.

6. L'abbé Millot. delà Société de Jésus (1726-1785), historien médiocre, qui fut membre de l'Académie française.

Jeudi 29.

Je vous plains de l'ennui de cette lettre ; je serais tentée de la jeter au feu : c'est n'avoir songé qu'à tuer le temps. Allons, je veux me persuader que je suis avec vous, je vous conterai un petit fait de l'Empereur qui m'a fort amusée; le voici.

Dans un de ses voyages, je ne sais dans quel temps ni dans quel lieu, il rencontra sur le grand chemin une chaise de poste versée, et celui à qui elle appartenait fort embarrassé ; il s'arrêta et lui offrit une place dans sa voiture ; l'homme accepta. Ne se connaissant ni l'un ni l'autre, l'Empereur l'interrogea, lui demanda d'où il venait, où il allait ; il se trouva qu'ils faisaient la même route. L'homme à la chaise lui dit qu'il lui donnait à deviner ce qu'il avait mangé à son dîner. « Une fricassée de poulet? dit l'Empereur. — Non. — Un gigot? — Non. — Une omelette?

— Non. » Enfin l'Empereur rencontra juste. « Vous l'avez dit, » dit-il en lui tapant sur la cuisse. « Nous ne nous connaissons point, dit l'Empereur; je veux vous donner à deviner à mon tour. Qui suis-je? — Peut-être un militaire. — Cela peut être, mais on est encore autre chose.

— Vous êtes trop jeune pour être officier général ; vous êtes colonel? — Non. — Major? — Non. — Commandant?

— Non. — Seriez-vous gouverneur? — Non. — Quiêtesvous? Etes-vous donc l'Empereur? — Vous l'avez dit! » en lui tapant sur la cuisse. Ce pauvre homme resta confondu, s'humilia, voulut descendre. « Non, non, lui dit l'Empereur, je savais qui j'étais quand je vous ai pris; j'ignorais qui vous étiez; il n'y a rien de changé, continuons notre route. »

On nous dit hier que la Geoffrin 1 lui avait écrit qu'elle mourrait de douleur si elle ne le voyait pas; il a eu la complaisance d'y aller. 11 part, dit-on, après-demain.

1. La Geoffrin. M0" Geoffrin, qui devait mourir quelques mois plus tard à l'âge de soixante-dix-nuit ans, «tait une bourgeoise de Paris qui avait su réunir les plus distingués d'entre les philosophes

dans son salon, où tous les étrangers illustres de passage à Paris demandaient à être présentés i : M-"5 Du Deffand a plus d'une fois, comme ici, laissé percer sa jalousie contre elle.

Février 1778.

Nous n'eûmes point de courrier dimanche, et votre lettre n'est arrivée que lundi 16.

Il est certain que si je persévère à vous parler de moi, il faudra que j'aie bon courage, et de plus un dessein formel de vous mettre au désespoir. Il faut que je disparaisse, et pour rendre la correspondance supportable, il ne faut pas que Ton puisse deviner de qui sont les lettres, ou du moins qu'on ne puisse le deviner que par les noms propres dont elles seront remplies, par exemple, celui de Voltaire. Il arriva1, comme je vous l'ai mandé, le mardi 10. L'affluence a été grande ; l'Académie a fait une députation, M. de Beauvau 2 a voulu s'en charger. Les comédiens ont été en corps le visiter, Belcourt3 à leur tête; il lui dit que c'était le reste de la Comédie qui lui venait rendre hommage. Ce mot reste était en l'honneur de Le Kain qu'ils venaient de perdre. Voltaire leur répondit qu'il ne voulait plus vivre que par et pour eux. En conséquence, il leur apporte une tragédie à laquelle il ne cesse de retoucher, corriger, changer : il y a passé ses deux premières nuits; il l'avait nommée Alexis Comnène; et comme ce nom n'est pas favorable pour la rime, il l'a changé en celui d'Irène. Tous les acteurs iront chez lui ces jours-ci en faire la répétition. Il m'y a invitée; mais comme ce sera entre onze heures et midi, et que c'est souvent l'heure où je commence à dormir, il est douteux que je puisse m'y rendre. Il m'a marqué la plus grande amitié et la joie la plus vive de me revoir; elle a été réciproque. Il prétend s'en retourner ce carême, je ne crois pas qu'il le puisse ; il a mal à la vessie, il a des hémorroïdes, on disait hier qu'il avait du dévoiement; son extrême vivacité le soutient, mais elle l'use; je ne serais pas étonnée qu'il mourût bientôt.

1. Sur le retour de Voltaire à Paris, voir pages îiïj et suivantes.

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