A MADEMOISELLE VOLLAND
Langres2, le 3 août 1709
Nous avons ici une promenade charmante ; c'est une grande allée d'arbres touffus qui conduit à un bosquet d'arbres rassemblés sans symétrie et sans ordre. On y trouve le frais et la solitude. On descend par un escalier rustique à une fontaine qui sort d'une roche. Ses eaux, reçues dans une coupe 3 coulent de là, et vont former un premier bassin; elles coulent encore et vont en remplir un second ; ensuite, reçues dans des canaux, elles se rendent à un troisième bassin, au milieu duquel elles s'élèvent en jet. La coupe et ces trois bassins sont placés les uns au-dessous des autres, en pente, sur une assez longue distance. Le dernier est environné de vieux tilleuls. Ils sont maintenant en fleur ; entre chaque tilleul on a construit des bancs de pierre : c'est là que je suis à cinq heures. Mes yeux errent sur le plus beau paysage du monde. C'est une chaîne de montagnes entrecoupées de jardins et de maisons au bas desquelles serpente un ruisseau qui arrose des prés et qui, grossi des eaux de la fontaine et de quelques autres, va se perdre dans une plaine. Je passe dans cet endroit des heures à lire, à méditer, à contempler la nature... Tandis que je suis là, mon frère, ma sœur et un ami arrangent nos affaires. Il me tarde bien qu'ils aient fait. Voici un trait qui m'a touché et qui vous touchera. Mon père avait une amie ; c'était une parente pauvre, bonne femme à peu près de son âge : ils tombent malades presque en même temps ; mon père mourut le jour de la Pentecôte. Elle apprit sa mort et mourut le lendemain. Ma sœur lui ferma les veux, et on
1. Amie de Diderot, à qui sont adressées les lettres les plus nombreuses et les plus intéressantes qui nous restent de lui. Elle était fille d'un financier : nous ne connaissons point la date de sa naissance : elle commença à connaître Diderot vers 1753 et mourut avant lui. — MUa Volland avait encore sa mère et deux sœurs, l'une mariée
et l'autre veuve, pour qui Diderot avait de l'affection et de l'estime.
2. Diderot venait de perdre son père, et il était allé à Langres pour arranger quelques affaires entre sa -leur. MUc Diderot, et son frère puîné, l'abbé Diderot.
3. La coupe d'une fontaine est le petit bassin en marbre ou en pierre qui reçoit l'eau du jet.
les a enterrés l'un à côté de l'autre. Fermer les yeux est une expression figurée à Paris ; ici, c'est une action d'humanité réelle. Ma sœur me racontait hier qu'un fils qui était à côté du lit de son père expirant, crut qu'il était temps de lui rendre ce dernier devoir. Il se trompa ; son père sentit sa main, rouvrit les yeux, et lui dit : « Mon lils, dans un instant... »
Depuis que j'ai quitté cette ville, tous ceux que j'y connaissais sont morts ; je n'y ai retrouvé qu'une femme, amie d'une jeune fille que j'aimais autrefois, et qui n'est plus. J'ai revu cette femme avec joie; nous avons un peu causé de notre ancien temps. Il faut que je vous raconte d'elle quelque chose qui vous touchera. Peu de temps après la mort de son amie et de la mienne, je fis un voyage en province. Je sortais un jour de chez moi, elle de chez elle : elle m'invita à l'accompagner à l'église; je lui donnai le bras. Lorsque nous fûmes sur le cimetière, elle détourna la tête, et me montra du doigl l'endroit où celle que nous avions aimée l'un et l'autre était déposée. Jugez de l'impression que son silence et son geste firent sur moi.
Je jouis maintenant un peu plus de mon âme. J'ai fait le bien que je désirais : j'ai rapproché mon frère et ma sœur; nous nous sommes embrassés tous les trois; leurs larmes se sont mêlées ; ils vivront ensemble ; puissent-ils se rendre heureux! Et qui est-ce qui les en empêcherait? Us sont sensibles et bienfaisants. Mais cela suffit-il? Je me fais illusion tant que je puis sur la diversité de leurs caractères. Il le faut bien, ou remporter d'ici une âme pleine d'amertume. J'attends un mot de vous pour écrire à madame votre mère. Adieu, adieu.
Langres, le 10 août 1759.
J'ai passé les premiers jours fort renfermé. Je ne me portais pas assez bien pour me répandre. Voici que je me porte mieux et que je commence à n'être plus à moi, c'est une maladie plus fâcheuse que la première. Ce sont des
visites à recevoir et à rendre sans fin, et des repas qui commencent le plus tôt et qui durent le plus tard qu'on peut. Ils sont g~ais, tumultueux et bruyants ; des plaisanteries ; ah ! Dieu ! quelles plaisanteries ! Je n'aime pas trop tout cela ; et puis, le sot personnage à faire que celui de buveur d'eau au milieu d'une cohue de g-ens dont le mérite principal pour eux et pour les autres est de bien boire. Il faut cependant se prêter et paraître content. On est à la vérité soutenu par le bon cœur du maître et de la maîtresse de la maison, qui se montre à tout moment. On est si aise de m'avoir! le moyen de résister à cela? J'ai regretté plusieurs fois d'avoir renoncé au vin ; il est excellent. On en boirait tant qu'on voudrait et sans conséquence ; et l'on serait, au moins sur la fin de la nuit, de niveau avec ses convives...
Que faites-vous, vous et votre chère sœur? Vous causez, vous; vous vous faites les moments les plus doux, tandis que moi je parle affaires, je joue au trictrac et je dispute. Au milieu de cela, j'envoie quelquefois ma pensée aux lieux où vous êtes, et je me distrais. Combien j'irai vite en m'en retournant! Un oiseau qui a rompu le fil qui le tenait attaché n'aura pas de meilleures ailes. Je soupçonne mon frère et ma sœur de tirer les choses en longueur pour me retenir auprès d'eux plus long-temps. Ils ne savent pas mon impatience, ou ils en font honneur à tel ou telle qui n'y est pour rien...
Le peu de condisciples qui me restent, répandus dans les environs de la ville, me sont venus voir ; il n'y en a plus guère ; ils sont presque tous passés. Deux choses nous annoncent notre sort à venir et nous font rêver : les ruines anciennes, et la courte durée de ceux qui ont commencé de vivre en même temps que nous. Nous les cherchons, et, ne les retrouvant plus, nous nous replions sur nous: c'est ce sentiment secret qui nous rend leur présence si chère : par leur existence ils nous rassurent sur la nôtre.
Il est certain que j'ai eu grand plaisir à reconnaître et à embrasser quelques-uns de ceux avec qui j'avais reçu des férules au collège, et que j'avais presque oubliés. Il semble
qu'on revienne en arrière et que l'on redevienne jeune en les voyant.
A Langres, le 12 août 1759.
Voici sur quoi j'ai fondé la paix domestique l. Il m'a semblé que ma sœur était un peu fatiguée de l'administration des affaires, et qu'elle s'était fait des principes d'économie qui n'étaient point ceux de l'abbé. L'abbé veut jouir ; sa sœur veut se mettre à l'abri de tout événement. L'abbé aime la compagnie, telle quelle, et la table; ma sœur se plaît avec peu de monde, et veut être honorable à propos et sans profusion. L'abbé, dans ses tournées ecclésiastiques, a fait des connaissances de toute couleur et de toute espèce, qui en useront avec lui comme il en usait avec elles. Ma sœur pressent que la maison va devenir un hospice ; elle craint de supporter le poids des soins domestiques, de perdre son repos, de dissiper son revenu, et de voir circuler toute l'année autour d'elle des visages inconnus et déplaisants. C'est un plaisir que de l'entendre peindre tous ces gens-là, qu'elle n'a jamais vus qu'en imagination, et rendre leurs conversations comme elles lui viennent. Un des coins de son caractère, c'est d'être gaie dans sa mauvaise humeur, et de faire rire quand elle se fâche. Quand elle a dit, et qu'on a ri, elle croit avoir cause gagnée, et la voilà contente. Qu'ai-je fait ? J'ai commencé par désabuser l'abbé d'une jalousie préconçue, je ne sais sur quoi ni comment, que ma sœur m'était plus chère que lui. J'ai tâché de lui faire entendre que je l'aimerais cent fois plus encore qu'il ne le supposait, qu'il y aurait une chose que j'aimerais davantage, c'est la justice. J'ai ménagé sa délicatesse, j'ai prévu et évité tout ce qui pourrait lui donner de l'ombrage ; je me suis assuré de son âme, ensuite j'ai travaillé. Ma sœur avait une amie peu riche ; je lui ai persuadé de la prendre avec elle ; l'abbé y a consenti ; elle est à présent installée ;