‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 199 sur 381 · L'abbé Diderot croyait être · texte numérisé non relu

L'abbé Diderot croyait être

peu aimé de son frère Denis. 3. Mon philosophe : Diderot luimême.

ture et n'en trouvant point. Cependant, après avoir éloigné les domestiques, je pris la parole; je leur rappelai ce qu'ils s'étaient protesté sur le corps de leur père expiré ; je les conjurai, par l'amitié qu'ils avaient pour moi et par la douleur qu'ils me causaient, de finir une situation qui m'accablait; je pris ma sœur par la main : « Non, mon frère, cet homme a été et sera toute sa vie insociable; je veux m'aller coucher. — Non, chère sœur, vous ne me renverrez pas avec ce chagrin. — Je ne sais avec qui cet homme a vécu; il est toujours prêt à soupçonner des complots. — Mon frère, laissez-la aller, vous voyez bien que, quand nous nous embrasserons, elle ne m'en aimera pas davantage. » Cependant j'entraînais ma sœur, qui se laissait aller en se faisant tirer, et je les rapatriai. Nous mangeâmes un souper froid, pendant lequel je leur fis à chacun un très beau sermon. J'étais touché, je ne sais ce que je leur dis; mais la fin de tout cela, c'est qu'ils se tendirent les mains d'un côté de la table à l'autre, qu'ils se les serrèrent, qu'ils avaient les larmes aux yeux; et qu'après s'être avoué bien franchement leurs torts, ils me demandèrent mille pardons et m'accablèrent de caresses. Ce n'étaient pas des discours, c'étaient des mots entrecoupés, c'étaient les démonstrations les plus douces et les plus expressives.

L'abbé s'est levé de grand matin ; il est venu le premier dans ma chambre, et il m'a tenu des propos, moitié religion et moitié raison, qui n'étaient pas trop mauvais, et il m'a fait sentir au doigt que, quand le cœur était partial, quoiqu'on s'observât, il était impossible qu'il n'y parût pas dans les actions. Que répondre à cela ? Que j'avais peu vécu avec lui, que je ne le connaissais pas autant que ma sœur, et autres forfanteries qu'on tient pour ne pas demeurer court, et qui ne trompent que ceux qui nous aiment et qui ont de l'intérêt à les croire ; mais comment faire autrement? Pour ma sœur, contente d'elle et de moi, elle dormait. Voilà ma fricassée de poulet qui dort aussi; l'appétit et ma bonne paysanne qui s'impatientent; allons la manger bien vite pour reprendre et continuer ce que vous ne pourrez peut-être pas lire...

Ma fricassée était excellente et l'eau délicieuse...

Voici le moment terrible, celui des adieux ; ils ont été bien tendres ; j'ai jeté mes bras autour du cou de l'abbé; j'ai baisé ma sœur cent fois. Je parlais à l'abbé; mais je ne disais mot à ma sœur. En vérité, nous sommes bien nés tous les trois ; mais il est impossible d'être de caractères plus divers. Ah! s'ils s'aimaient l'un l'autre comme ils m'aiment tous les deux ! S'ils avaient pu me charger la maison entière sur le corps, je vous l'aurais apportée. Nous avons une qualité commune, c'est la sensibilité et le désintéressement. L'abbé ne tient à rien, cela est sûr; l'argent n'en est pas excepté. J'ai oublié de vous dire qu'en parcourant les lettres que j'écrivais à mon père, il y avait trouvé quelques mots qui l'avaient offensé ; il s'en plaignit amèrement, et cela dans les premiers jours. Je lui dis : « Je ne sais ce qu'il y a dans ces lettres, je sais seulement qu'il n'y a ni méchanceté, ni mauvais dessein; mais, mon frère, si j'ai quelque tort avec vous, quelque involontaire qu'il soit, je vous en demande pardon. » Il faut que ma sœur soit lière; j'entendis qu'elle grommelait : « Cela est bien humble pour un aîné. » Cela acheva de donner un grand prix à mon excuse. Je les ai laissés enchantés de moi, et tous ceux qui ont eu quelque part à nos affaires. Je ne saurais me dissimuler la joie que j'en ai... Me voilà parti : me voilà à Chaumont ; me voilà à Brethenay; c'est un petit village rangé sur la cime d'un coteau dont la Marne arrose le pied. Le bel endroit! Me voilà à Vignory.

Quel endroit que ce Vignory!... Imaginez-vous une centaine de cabanes entourées d'eau, de vieilles forêts immenses, des coteaux, des allées de prés qui séparent ces coteaux, comme si on les y avait placés à plaisir, et des ruisseaux qui coupent ces allées-prairies.

Mais les chevaux volent ; me voilà déjà loin de ce lieu, me voilà à Provenchères ; autre enchantement. Je n'ai jamais fait une si belle route; elle est fatigante pour les voitures ; il faut sans cesse descendre ou monter ; mais elle est bien agréable pour le voyageur. Me voilà à Guémont, c'est de là que je vous écris tout ce qui me passe

par la tête. Demain à Joinville, de bonne heure ; à Saint- Dizier, à dîner ; de Saint-Dizier à Isle *, s'il se peut, dans le même jour, ou samedi dans la matinée, si c'est aujourd'hui jeudi, comme je crois ; car je ne sais jamais bien le jour que je vis...

Il est à peu près dix heures du soir ; mes draps sont mis ; on me les a promis blancs. Ces gens-là ne me tromperont pas. Je dormirai donc tout à l'heure. Bonsoir. Si c'est demain jour de poste à Joinville ou à Saint-Dizier, ce griffonnage partira. Je ne pense pas qu'on me retienne à Isle... Mais je serai encore demain à ma lettre, si je m'y opiniâtre... Bonsoir, et pour la dernière fois.

Saint-Dizier, 19 août 1759.

Me voilà hors de ce village appelé Guémont. Je n'y ai pas fermé l'œil; des bêtes, je ne sais quelles, m'ont mangé toute la nuit ; nous en sommes sortis à six heures, pas plus tôt. Les domestiques font à peu près avec moi ce qu'ils veulent. Nous avons fait nos quatre lieues et rafraîchi. Chemin faisant, nous avons laissé Joinville sur notre gauche ; elle est perchée sur un rocher dont la Marne arrose le pied, et fait un fort bel effet. C'est une bonne •compagnie que cette rivière; vous la perdez; vous la retrouverez pour la perdre encore, et toujours elle vous plaît; vous marchez entre elle et les plus beaux coteaux. Nous avons rafraîchi à un village appelé Lachecourt. Je me suis amusé là à causer avec un vieillard de quatrevingt-dix ans. J'aime les enfants et les vieillards ; je regarde ceux-ci comme des êtres singuliers que le sort a épargnés. L'hôtesse de l'endroit est une grosse réjouie qui dit que sacreclieu n'est pas jurer. Quand elle jure, je ne sais plus ce qu'elle dit...

Me voilà à Saint-Dizier. Il n'est qu'une heure et demie,

1. Isle (aujourd'hui dans le déparlement de la Manie), où la mère de M"e Volland avait un cliàteau

qui existe encore aujourd'hui.

Mllc Volland n'y était pas à ce moment.

je coucherai sûrement à Vitfy ou ailleurs, d'où je continuerai à griffonner encore un mot. Demain, je serai au lever de madame votre mère.

Du Grandval l, le 20 octobre 1760.

Oh! pour cette fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé 2, que peut-être vous n'avez regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.

Il s'agissait entreGrimmetM. Le Roy 3 du génie qui crée et de la méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode ; c'est, selon lui, la pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi bien de rester en repos ; ceux qui ne peuvent être instruits que par des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorants. c Mais c'est la méthode qui fait valoir. — Et qui gâte. — Sans elle, on ne profiterait de rien. — Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent autre chose que leur métier? » Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :

« Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.

» Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. — « Quel oiseau, disait le coucou, a le » chant aussi facile, aussi simple, aussi naturel et aussi » mesuré que moi ? »

1. Le Grandval est un château situé sur le territoire du village de Sucy (aujourd'hui dans le département de Seine-et-Oise et le canton de Boissy-Saint-Léger), qui appartenait alors au baron d Holbach (1723-17X0). auteur d'un livre très médiocre, mais qui fut célèbre, Système de In nature (1770).

dans lequel il professait l'athéisme.

Il élait d'ailleurs connu pour su

grande fortune et sa bienfaisance

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