Sur T'abbé Galiani. voir la notice de la page V
3. Le Roy est un des collaborateurs de l'Encyclopédie. Grimm (1723-1.807), né en Allemagne, étail établi à Paris, d'où il adressait une Correspondance littéraire à divers souverains d'Europe. C'est pour cette Correspondance que Diderot écrivit ses Salons.
» — Quel oiseau, disait le rossignol, Ta plus doux, plus » varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi?
» Le coucou : « Je dis peu de choses ; mais elles ont du » poids, de l'ordre, et on les retient. »
» Le rossignol : « J'aime à parler; mais je suis toujours » nouveau et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; » le coucou les attriste. Il est tellement attaché à la leçon » de sa mère, qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a » point pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de maître. » Je me joue des règles. C'est surtout lorsque je les » enfreins qu'on m'admire. Quelle comparaison de sa » fastidieuse méthode avec mes heureux écarts ! »
» Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.
» Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.
» Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Ils vont en cherchant un partout.
» Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels. Depuis la création de l'espèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. (( Ah ! dit le coucou en les voyant, nous sommes trop » heureux ; notre querelle est une affaire d'oreilles ; voilà » notre juge ; Dieu le fit pour nous tout exprès. »
» L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très humblement de les entendre et de décider.
» Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim et qu'il ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent; l'âne continue à brouter. En broutant son appétit s'apaise. Il y avait quelques
arbres plantés sur la lisière du pré. « Eh bien! leur dit-il, » allez là : je m'y rendrai ; vous chanterez, je digérerai, » je vous écouterai, et puis je vous en dirai mon avis. »
» Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent; l'âne les suit de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais : il arrive, il s'étend à terre et dit : « Commencez, la cour vous écoute. » C'est lui qui était toute la cour.
» Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot à » perdre de mes raisons ; saisissez bien le caractère de » mon chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la » méthode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chanta : a Coucou, coucou, coucoucou, cou- » coucou, coucou, coucoucou. » Et après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.
» Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés ; ce sont des cadences ou des tenues à perte d'haleine ; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme l'onde du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. Il était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qu'il prît, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.
» Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore ; mais l'âne qui avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrêta et lui dit : « Je me doute que tout ce que vous avez chanté là » est fort beau, mais je n'y entends rien ; cela me paraît » bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être plus » savant que votre rival, mais il est plus méthodique que » vous, et je suis, moi, pour la méthode. »
Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt : «Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes lecoucou, et moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »
Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir
tendre son cou en l'air, et faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le ton rauque pour le coucou; redresser ses oreilles, et imiter la gravité bête et lourde de l'àne ; et tout cela naturellement et sans y tâcher. C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.
M. Le Roy prit le parti de louer la fable et d'en rire;..
Damilaville1 m'a envoyé Y Histoire du czar^ et je l'ai lue.
Elle est divisée en trois parties : une préface sur la manière d'écrire l'histoire en général, une description de la Russie et l'histoire du czar, depuis sa naissance jusqu'à la défaite de Charles XII à la journée de Pultawa.
La préface est légère. C'est le ton de la facilité. Ce morceau figurerait assez bien parmi les Mélanges de littérature de Fauteur. On y avance sur la fin qu'il ne faut point écrire la vie domestique des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que l'honnêteté rend spécieuses 3 ; mais c'est une fausseté, ou mon ami Plutarque est un sot...
La description de la Russie est commune ; on y étale par-ci par-là des prétentions à la connaissance de l'histoire naturelle.
Quant à l'histoire du czar, on la lit avec plaisir ; mais si Ton se demandait à la fin : Quel grand tableau ai-je vu? Quelle réflexion profonde me reste-t-il ? on ne saurait que se répondre.
L'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau du législateur de la Russie. Cependant, si toutes les gazettes étaient faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune.
Il y a un très beau chapitre1 des cruautés de la princesse Sophie. On ne voit pas sans émotion le jeune Pierre5
i. Voir page u5, noie 1.
•a. L'Histoire de l'empire de Russie ■sous Pierre le Grand, par Voltaire.
'•'. * Les esprits sages aiment mieux voir un grand homme travailler vingt-cinq ans au bonheur d'un vaste empire, que d'apprendre d'une manière très incertaine ce que ce grand homme
pouvait avoir de commun avec le vulgaire de son pays. » (Préface de l'Histoire de Russie, v.)