‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 204 sur 381 · Sur Montesquieu, voir p. 37e · texte numérisé non relu

Sur Montesquieu, voir p. 37e

Lord Chesterfield ( 1694 - 1775 ) , homme d'Etat anglais, qui est surtout connu par ses Lettres à son fils.

pas le sens commun. Le président convenait du fait, mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait ; ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. Il y avait une heure ou deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se fit annoncer. C'était un Français assez mal vêtu, qui lui dit : « Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans que je vis ici ; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français; et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver l'occasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. On peut tout faire dans ce pays, excepté se mêler des affaires d'État. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus de mille. Les inquisiteurs d'État ont les yeux ouverts sur votre conduite, on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets ; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine qu'on doit peut-être aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en effet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait la vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. J'ai l'honneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande, pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance, de ne pas me reconnaître, et, si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu'on vous prît, de ne pas me dénoncer. » Cela dit, mon homme disparut et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre les papiers et de les jeter dans le feu. A peine cela fut-il fait, que milord Chesterfield rentra. Il n'eut pas de peine à reconnaître le trouble de son ami ; il s'informa de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés et de l'ordre qu'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin ; car son dessein était de s'éloigner

sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Milord Chesterfield l'écouta tranquillement et lui dit : « Voilà qui est bien, mon cher président; mais remettons-nous pour un instant, et examinons ensemble votre aventure à tête reposée. — Vous vous moquez, lui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil. — Mais qu'est-ce que cet homme qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami? — Non. — Il était mal vêtu? — Oui, fort mal. — Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis? — Oh ! pas une obole. — Gela est encore plus extraordinaire. Mais d'où sait-il tout ce qu'il vous a dit? — Ma foi, je n'en sais rien... Des Inquisiteurs, d'eux-mêmes. — Outre que ce Conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher. — Mais c'est peut-être un des espions qu'ils emploient. — A d'autres ! On prendra pour espion un étranger, et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour être bien payée, et •cet espion trahira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé si l'on vous prend et que vous le défériez ; si vous vous sauvez et que l'on soupçonne qu'il vous ait averti ! Chanson que tout cela, mon ami. — Mais qu'estce donc que ce peut être? — Je le cherche, mais inutilement. »

Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures possibles, et le président persistant à déloger au plus vite, et cela pour le plus sûr, milord Chesterfield, après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme à qui il vient quelque pensée profonde, s'arrêta tout court et dit : « Président, attendez, mon ami, il me vient une idée. Mais... si... par hasard... cet homme... — Eh bien! cet homme? — Si cet homme... oui, cela pourrait bien être, cela est même, je n'en doute plus. — Mais qu'est-ce •que cet homme? Si vous le savez, dépêchez-vous vite de

me l'apprendre. — Si je le sais ! oh ! oui, je crois le savoir à présent... Si cet homme vous avait été envoyé par... ? — Epargnez, s'il vous plaît ! — Par un homme qui est malin quelquefois, par un certain milord Chesterfield qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mieux que cent livres d'esprit, car avec du sens commun... — Ah ! scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué! Et mon manuscrit', mon manuscrit que j'ai brûlé ! »

Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on tînt sa chaise prête, il monta dedans et partit la nuit même, sans dire adieu à son compagnon de voyage. Moi, je me serais jeté à son cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui aurais dit : « Ah ! mon ami, vous m'avez prouvé qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, et je trouverai peut-être l'occasion une autre fois de vous prouver qu'il y a en France des g-ens de bon sens. » Je vous conte cette histoire à la hâte, mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent, et puis, quand vous le referez à d'autres, il sera charmant.

A Paris, le 23 septembre 1762.

Je ne sais plus où reprendre mon journal ; je me rappelle seulement qu'à l'occasion de l'aventure du président de Montesquieu et de milord Chesterfield *, on en raconta une seconde du premier. Il était à la campagne avec des dames, parmi lesquelles il y avait une Anglaise à qui il adressa quelques mots dans sa langue, mais si défigurée par une prononciation vicieuse, qu'elle ne put s'empêcher d'en rire ; sur quoi le président lui dit : « J'ai bien eu une autre mortification dans ma vie. J'allais voir à Blenheim2 le fameux Marlborougïi. Avant que de lui rendre ma visite, je m'étais rappelé toutes les phrases obligeantes

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