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De la maison de Condé

4- Le président de Meinières (1700-1785), personnage qui jouissait de quelque notoriété dans la

était pour une somme considérable dans un état de créances que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. Il entre dans l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement, parce que le président de Meulières est l'homme de France le plus doux et le plus honnête, qu'il en a la réputation, et que c'est ainsi que je l'ai vu chez lui et chez moi. « Monsieur, il y a long-temps que j'attends, pourriez-vous me dire quand je serai payé? — Je n'en sais rien. » Le président était debout, le procureur assis; le président chapeau bas, le procureur la tête couverte de son bonnet; le président parlait, le procureur écrivait. « Monsieur, c'est que je suis pressé. — Ce n'est pas ma faute. — Cela se peut. Cependant voilà mes titres; je les ai apportés, et vous m'obligerez de les regarder. — Je n'ai pas le temps. — Monsieur, de grâce, faites-moi ce plaisir. — Je ne saurais, vous dis-je. — Monsieur... — Vous m'interrompez. Est-ce que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire en tête ? Vous serez payé avec les autres. Allez-vous-en, et ne m'ennuyez pas davantag-e.

— Monsieur, je suis fâché de vous ennuyer, mais vous n'êtes pas le premier. — Tant pis, il ne faut ennuyer personne. — Il est vrai, mais il ne faut brusquer personne.

— Cela fait le plaisant ! — Le plus plaisant des deux, je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi ; on me doit, j'ai besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande que de jeter un coup d'œil sur mes titres. - — Voyons donc, voyons ces titres ; si on avait affaire à deux hommes comme vous par jour, il faudrait renoncer au métier. » Le président déploie ses titres, et le procureur lit : « Monsieur le président de Meulières, etc. ; » et aussitôt le voilà qui se lève : « Monsieur le président, je vous demande mille pardons... ; je n'avais pas l'honneur de vous connaître...; sans cela... » Le président le prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y place et lui dit : « Maître un tel, vous êtes un insolent ; il ne s'agit pas de moi, je vous pardonne; mais je viens de voir la manière indig-ne et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire à vous. Prenez g-arde à ce que vous ferez à l'avenir; s'il me revient jamais une plainte sur votre

compte, je vous fais perdre un état que vous remplissez si mal. Adieu. » Eh bien, qu'en pensez-vous? Tandis que M. Colin de Saint-Marc me traitait comme le procureur, n'aurait-il pas été fort doux d'être le président? Vous riez décela, et j'en ris aussi à présent. Mme Le Gendre dit qu'elle se serait assise sur la table de M. Colin de Saint- Marc; mais on est si surpris, si peu fait à se trouver tout à coup un valet...

Autre chose. Thomas1 concourt pour le prix de l'Académie ; il me lit son discours : j'en suis confondu. Plein de l'impresssion que j'en ai reçue, je vais dîner chez le baron 2. Après dîner, nous nous trouvons seuls ; nous allons nous promener au bout des Champs-Elysées. Là, à propos d'éloquence, le baron me dit : « Ma foi, nous ne manquerons pas d'orateurs, il y a dix-sept Eloges de Descaries. » Je lui réponds que j'en connais un qui pliera les seize autres comme des capucins de cartes. « N'est-ce pas celui qui commence par ces mots : En quinze cent et tant, on apporta de Stockholm les cendres de Descartes...? — Celui-là même. Oui, on dit qu'il est beau. Vous en connaissez donc l'auteur? — Je le connais, et il ne faut pas avoir le moindre tact en style pour n'en pas savoir autant que moi à la dixième ligne : son nom est écrit partout. »

Là-dessus le baron devine Thomas, et s'en va confier à d'autres que Thomas m'a lu son discours, et que c'est une belle chose ; et il oublie que la loi de l'Académie exclut du concours tout homme qui s'est nommé 3. Le bavardage du baron revient à Thomas ; Thomas se désespère. Barthe 4 vient m'apporter le désespoir de son ami, et je vous laisse à juger de mon état. Le bienfait de l'impératrice ne m'a pas fait un plaisir que je puisse comparer à la peine que j'ai soufferte. J'ai cessé de boire, de manger, de dormir, je me traîne, la tète me tourne. Mais il y a bien

i. Thomas (1732-1785), écrivain emphatique, dont les Eloges furent plusieurs fois couronnés au concours d'éloquence. Il entra luimême à l'Académie française en 17117.

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