‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 211 sur 381 · D'Holbach. Voir p. 245, n · texte numérisé non relu

D'Holbach. Voir p. 245, n

aussi peuplée, ni aussi bien cultivée qu'on le disait; mécontent des bâtiments qui sont presque tous bizarres et gothiques ; mécontent des jardins où l'affectation d'imiter la nature est pire que la monotone symétrie de l'art ; mécontent du goût qui entasse dans les palais l'excellent, le bon, le mauvais, le détestable, pêle-mêle ; mécontent des amusements qui ont l'air de cérémonies religieuses ; mécontent des hommes sur le visage desquels on ne voit jamais la confiance, l'amitié, la gaieté, la sociabilité, mais qui portent tous cette inscription : Qu'est-ce qu'il y a de commun entre vous et moi ? mécontent des grands qui sont tristes, froids, hauts, dédaigneux et vains, et des petits qui sont durs, insolents et barbares ; mécontent des repas d'amis où chacun se place selon son rang, et où la formalité et la cérémonie sont à côté de chaque convive ; mécontent des repas d'auberge où l'on est bien et promptement servi, mais sans aucune affabilité. Je ne lui ai entendu louer que la facilité de voyager ; il dit qu'il n'y a aucun village, même sur une route de traverse, où l'on ne trouve quatre ou cinq chaises de poste et vingt chevaux prêts à partir. Il a traversé toute la province de Kent, une des plus fertiles de l'Angleterre ; il prétend qu'elle n'est pas à comparer à notre Flandre. Il a bien repris du goût pour le séjour de la France dans son voyage d'Angleterre. Il nous a avoué qu'à tout moment il se surprenait disant au fond de son cœur : Oh! Paris, quand te reverrai-je? Ah ! mes chers amis, ou êtes-vous? Oh ! Français, vous êtes bien légers et bien fous, mais vous valez cent fois mieux que ces maussades et tristes penseurs-ci. Il prétend qu'on ne boit du vin de Champagne qu'en France ; qu'on n'est gai, qu'on ne rit, qu'on ne s'amuse qu'ici.

Il a été tout à fait plaisant à la vue de sa femme, qu'il a trouvée avec de la santé et un assez bel embonpoint : « Mais, madame, lui disait-il, cela est scandaleux, c'est donc ainsi que l'absence d'un époux vous désole ? Eh bien ! puisque mes voyages vous réussissent si bien, il n'y a qu'à s'en aller.... »

J'ai dîné hier avec toute une colonie anglaise. Ces

gens-là paraissent avoir laissé leur morgue et leur tristesse sur les bords de la Tamise. Le baron n'a pas manqué de voir notre ami Garrick 1 et le beau mausolée qu'il a fait élever dans son jardin aux mânes de Shakespeare. Shakespeare était fait pour Garrick, et Garrick pour Shakespeare.

Aujourd'hui j'ai dîné avec une femme charmante qui n'a que quatre-vingts ans. Elle est pleine de santé et de gaieté. C'est la mère de Damilaville2... Sa conversation valait mieux que toute la philosophie et la politique que nous avions faites quelques jours auparavant avec nos Anglais ; il y en eut pourtant un qui nous raconta un fait plaisant. Un avare fut attaqué par des voleursr il mit la tête à la portière et dit aux voleurs : « Mes amis, je m'appelle un tel ; si vous avez entendu parler de moiT vous devez savoir que mon or m'est plus cher que ma vie ; voyez si vous voulez me tuer. » Le voleur anglais ne tua point, et l'avare conserva son or et sa vie.

Le 20 décembre 1760.

Les occupations se succèdent sans interruption, et je commence à me désabuser de la chimère du repos. Il y avait avant-hier, sur mon bureau, une comédie, une tragédie, une traduction, un ouvrage politique et un mémoire, sans compter un opéra-comique. L'opéra-comique est de Marmontel3; c'est son conte de la. Bergère des Alpes qu'il a mis en scène. On me l'a envoyé afin que j'en dise mon avis. Mon avis est que le sujet est ingrat, et qu'à moins que le musicien ne fasse des prodiges, l'ouvrage ne réussira pas1. La baronne ne sait sur quel pied danser dans cette

1. Garrick (1716-1779), célèbre acteur anglais, qui se fit admirer surtout dans les pièces de Shakespeare. — Diderot a plus d'une fois exalté le génie de Shakespeare, que Voltaire, après avoir le premier révélé son nom à la France, affecta ensuite de déprécier.

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