‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 212 sur 381 · Voir page 178, note · texte numérisé non relu

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4- La prédiction se vérifia : la Bergère des Alpes fut représentée sans aucun succès le 19 février 1 7*>t>. L'auteur de la musique, Kohaut, était alors célèbre comme joueur de luth.

aventure; elle n'aime pas le poète, mais elle prend l'intérêt le plus vrai au musicien : c'est de Kohaut, son maître de luth. J'arrivai hier comme l'auteur et le musicien se querellaient. « Eh ! mes amis, leur dis-je, vous vous pressez trop ; attendez après la première représentation. »

La comédie est d'un de ces jeunes Marseillais que l'ami Gaschon m'a amenés 1 ; elle est mauvaise, et le pis c'est qu'elle ne promet rien de mieux.

La tragédie est d'un jeune homme, grand admirateur du Siège de Calais'2, à qui j'ai eu bien de la peine à faire entendre que le temps des reconnaissances3 et des conjurations était passé, et qu'il y avait presque autant de difficulté à présent à trouver un sujet heureux, intéressant et neuf, qu'à le bien traiter.

La traduction est celle que l'abbé Le Monniej*4 a faite de Térence. En vérité, j'ignore quand le pauvre abbé sortira de mes mains; car les amis, qu'on craint moins de mécontenter que les indifférents, sont toujours les derniers servis.

L'ouvrage politique est de ce pauvre abbé Raynal 5 que je fais sécher d'impatience et d'ennui depuis six mois; et le mémoire est d'un Ecossais appelé M. Fluart, qui dispute un grand titre et un héritage de plusieurs millions à un enfant supposé par des parents entêtés de lapostéromanie 6.

Vous voyez que je suis toujours le plan que je me suis

1. Gaschon, ami de Diderot, qui parle quelquefois de la légèreté aimable de son caractère. Le Marseillais dont parle ici Diderot est-il Barthe et s'agirait-il de la même comédie qu'il iouait si fort peu auparavant:' (Voir page 261, note 4-)

2. Le Siège de Calais (1765) est une tragédie de De Belloy ; c'est une pièce très faible, mais tout entière animée de l'amour de la France, et qui obtint un succès auquel plus d'un philosophe n'applaudit que d'assez mauvaise grâce.

3. Reconnaissances. On appelle ainsi les scènes de tragédies ou de comédies dans lesquelles un personnage dont on ignorait ou le

nom ou l'état est reconnu pour ce qu'il est en effet.

4. L'abbé Le Monnier (1721-1797), ami de Diderot, qui, outre sa traduction de Térence, publia encore, entre autres productions, un recueil de Fables qui fut assez estimé.

5. Cet ouvrage est sans doute ÏHistoire philosophique des Deux Indes qui fut publiée en 1780, et à laquelle Diderot collabora. Cette œuvre déclamatoire et justement dépréciée aujourd'hui est le livre le plus connu de l'abbé Raynal (1713-1796).

6\ C est-à-dire : à une personne que des parents entêtés du désir de laisser un descendant qui porte leur nom, ont fait passer pour leur enfant. Postéromanie, mot forgé.

fait de ne vous laisser ignorer aucun des instants de ma vie. Nous avons perdu aujourd'hui, vendredi veille de Saint- Thomas, M. le Dauphin ! après une longue et cruelle maladie dont il a supporté les douleurs avec une patience vraiment héroïque. On en raconte une infinité de beaux traits. On dit qu'il y a quelque temps qu'il se coupa les cheveux, qu'il les partagea entre ses sœurs comme l'unique présent qu'il eût à leur faire. Il y a dans cette action je ne sais quoi de touchant et d'antique qui me plaît infiniment. Un grand seigneur lui écrivit une lettre tout à fait ridicule, pour l'engager à demander au roi une grâce qu'il obtiendrait certainement, parce que, disait-il à M. le Dauphin, il était dans un moment où l'on n'aurait rien à lui refuser. M. le Dauphin plaisanta de cette impertinence, et ne nomma point celui qui l'avait faite. Il a eu, pendant tout le cours de sa maladie, la délicatesse de montrer à ceux qui l'environnaient une sécurité sur sa santé et sur sa vie qu'il était impossible qu'il eût. Il n'a témoigné du regret de la vie que dans un moment où il recevait de son père une marque de tendresse dont il était touché... C'est une chose bien certaine que M. le Dauphin avait beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qu'il y avait peu de matières importantes sur lesquelles il ne fût pas très instruit. Il y a plusieurs traits.de lui qui ne permettent pas de douter qu'il n'eût même le ton léger de la plaisanterie assez preste. On dit qu'en dernier lieu, ayant appris qu'on ne permettait pas au Genevois Rousseau 2 de s'établir à Strasbourg, il avait désapprouvé cette sévérité, quoiqu'il ne pût douter qu'elle était exigée par les circonstances, et qu'il avait trouvé que c'était un homme à plaindre et non à persécuter. Cela n'est certainement pas d'un intolérant.

Il y a trois jours que Rousseau est à Paris3. Je ne m'attends pas à sa visite ; mais je ne vous cèlerai pas

i. Le dauphin Louis, fils de LouisXVet père desroisLouis XVI, Louis XVIII et Charles X. Il était né en 1729.

2. Rousseau avait dû quitter Paris et la France en 1762, à la suite de la publication de l'Emile.

Il se réfugia en Suisse, mais ne

put séjourner ni à Genève, ni dans le canton de Neuchâtel, ni dans celui de Berne. C'est alors qu'il voulut s'établir à Strasbourg (octobre 1765). Voir sur J.-J. Rousseau, page 3ffi>.

;:. A Paris. Il y était revenu le 17 décembre.

qu'elle me ferait grand plaisir ; je serais bien aise de voir comment il justifierait sa conduite à mon égard. Je fais bien de ne pas rendre l'accès de mon cœur facile; quand on y est une fois entré, on n'en sort pas sans le déchirer; c'est une plaie qui ne cautérise jamais bien...

Rousseau passera ici une quinzaine; il y attendra le départ de M. Hume1, qui le conduira en Angleterre et l'installera à Pelham, petit village situé sur les bords de la Tamise, où il jouira du repos, s'il est vrai qu'il le cherche. M. de Saint-Lambert2 a dit de lui un mot charmant : Ne le plaignez pas trop; il voyage avec sa maîtresse , la Réputation...

La pièce de Sedaine3 a été jouée, et jouée avec le succès que j'en attendais. Le premier jour, combat à mort; les honnêtes gens, les artistes et les gens de goût d'un côté ; la foule de l'autre. Ma bonne amie, ne le dites à personne; mais je vous jure que ceux qui prônent à présent le plus haut cet ouvrage n'en sentent pas le mérite. Cela est si exquis, si simple, si vrai ! Piscis hic non est omnium '*. Je suis sûr que Saurin, Helvétius5 et d'autres ont pitié du public. Mon amie, ou cela est vrai ou cela est faux (je parle de la pièce). Si cela est faux, cela est détestable; mais si cela est vrai, combien de prétendues belles choses détestables!

Pourriez-vous me dire si je dois payer? J'ai gagé avec l'abbé6 que les comédiens feraient retrancher une certaine scène de génie ; les comédiens ne l'ont pas fait retrancher, mais c'est le public. J'ai vu clairement, à la première représentation, qu'entre deux mille personnes il y en avait très peu qui sentissent le mérite de ce poème. Il demande un tact bien pur et bien fin. Je n'ai même

i. Hume (1711-1776), illustre philosophe anglais, qui écrivit aussi une Histoire d'Angleterre. Il eut beaucoup à se plaindre de J.-J. Rousseau, auquel il s'était vivement attaché.

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