‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 219 sur 381 · A MADEMOISELLE VOLLAND · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE VOLLAND

Paris, le 10 septembre 1768.

Vous savez que nous avons ici une école de peinturer de sculpture et d'architecture ' , dont les places sont au concours. On demeure trois ans dans cette école ; on y est nourri, chauffé, éclairé, instruit et gratifié de trois cents livres tous les ans. Quand on a fait son triennat, on est envoyé à Rome, où nous avons une autre école. Les élèves y jouissent des mêmes avantages qu'à Paris, et ils y ont cent francs de plus par an. Il sort de l'école de Paris, tous les ans, trois élèves qui vont à l'école de Rome, et qui font place ici à trois nouveaux entrants. Songez de quelle importance sont ces places pour des enfants dont communément les parents sont pauvres ; qui ont coûté beaucoup d'argent à ces pauvres parents ; qui ont travaillé pendant de longues années, et à qui on fait une injustice très criminelle lorsque c'est la partialité des juges et non le mérite des concurrents qui dispose de ces places.

Tout élève, fort ou faible, peut mettre au prix. L'Académie donne un sujet. Cette année, c'était le triomphe de David, après la défaite du Philistin Goliath. Chaqueélève fait son esquisse au bas de laquelle il écrit son nom. Le premier jugement de l'Académie consiste à choisir entre ces esquisses celles qui sont dignes de concourir ; elles se réduisent ordinairement à sept ou huit. Les jeunes auteurs de ces esquisses, peintres ou sculpteurs, sont obligés de conformer leurs tableaux ou bas-reliefs aux esquisses sur lesquelles ils ont été admis. Alors on les enferme chacun séparément, et ils travaillent à leurs morceaux. Ces morceaux faits, sont exposés au public pendant plusieurs jours ; et l'Académie adjuge le prix ou l'entrée à la pension le samedi qui suit le jour de la Saint-Louis.

Ce jour, la place du Louvre est couverte d'artistes, d'élèves et de citoyens de tous les ordres. On y attend en silence la nomination de l'Académie.

1. Fondée en 16^8, en même | et de peinture (voir la note 2 de la temps que l'Académie de sculpture I page 45).

Le prix de peinture fut accordé à un jeune homme -appelé Vincent *. Aussitôt il se fit un bruit d'acclamations et d'applaudissements. Le mérite, en effet, avait été récompensé. Le vainqueur, élevé sur les épaules de ses camarades, fut promené tout autour de la place ; et après avoir joui des honneurs de cette espèce d'ovation, il fut déposé à la pension. C'est une cérémonie d'usage qui me plaît et qui vous fera plaisir.

Gela fait, on attendit en silence la nomination du prix de sculpture. Il y avait trois bas-reliefs de la première force. Les jeunes élèves qui les avaient faits, et qui espéraient que le prix appartiendrait à l'un d'eux, se disaient amicalement : « J'ai fait une assez bonne chose, mais tu en as fait une belle ; et si tu as le prix, je m'en consolerai. » Eh bien, mesdames, ils en ont été frustrés tous les trois. La cabale l'a adj ugé à un nommé Moitte 2, élève de Pigalle 3 . . . Revenons à nos assistants sur la place du Louvre.

C'était une consternation muette. L'élève appelé Millol \ à qui le public, la partie saine de l'Académie, et ses camarades, avaient adjugé le prix, se trouva mal. Alors il s'éleva un murmure, puis des cris, des injures, des huées, de la fureur. Ce fut un tumulte effroyable. Le premier qui se présenta pour sortir fut l'abbé Pommyer3, membre honoraire. La porte était obsédée; il demanda qu'on lui fît passage. La foule s'ouvrit, et tandis qu'il traversait, on lui criait : Passe... L'élève injustement couronné parut ensuite ; les plus jeunes de ses camarades s'attachèrent à ses vêtements et lui crièrent: Croûte, croûte abominable , tu n'entreras pas,' nous t assommerons plutôt. Et puis, c'était un redoublement de cris, de huées à ne pas s'entendre. Ce Moitte, tout tremblant, tout déconcerté, leur disait : « Messieurs! ce n'est pas moi, c'est l'Académie » ; •et on lui répondait : « Si tu n'es pas un infâme, remonte

i. Vincent (17^6-1816), devint parla suite un peintre assez célèbre •et fut le maître d'Horace Vernet.

2. Moille (1747-1810), sculpteur célèbre, dont la carrière justifia, quoi qu'en puisse dire ici Diderot, l;i distinction dont l'Académie le

jugea digne en 1768. ! Paris

3. Pigalle (1714-1785), célèbre sculpteur; son chef-d'œuvre est le Tombeau du maréchal de Saxe à Strasbourg.

/j. Millol. Il n'est connu que par ce qu'en dit ici Diderot.

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