Zaïre, voir la lettre précédente
VOLTAIRE
terre était tumultueux, et j'avais laissé dans la pièce quelques endroits négligés qui furent relevés avec un tel acharnement, que tout l'intérêt était détruit. Petit à petit j'ai ôté ces défauts, et le public s'est raccoutumé à moi. Zaïre ne s'éloigne pas du succès d'Inès de Castro* ; mais cela même me fait trembler. J'ai bien peur de devoir aux grands yeux noirs de MUe Gaussin 2, au jeu des acteurs, et au mélange nouveau des plumets et des turbans, ce qu'un autre croirait devoir à son mérite. Je vais retravailler la pièce comme si elle était tombée. Je sais que le public, qui est quelquefois indulgent au théâtre, par caprice, est sévère à la lecture, par raison. Il ne demande pas mieux qu'à se dédire, et à siffler ce qu'il a applaudi. Il faut le forcer à être content. Que de travaux et de peines pour cette fumée de vaine gloire ! Cependant que ferions-nous, sans cette chimère? elle est nécessaire à l'âme comme la nourriture l'est au corps. Je veux refondre Eriphyle3 et la Mort deCésar'*, le tout pour cette fumée. En attendant, je suis obligé de travaillera des additions que je prépare pour une édition de Hollande de Charles XII. Il a fallu s'abaisser à répondre à une misérable critique faite par La Motraye3. L'homme ne méritait pas de réponse ; mais, toutes les fois qu'il s'agit de la vérité, et de ne pas tromper le public, les plus misérables adversaires ne doivent pas être négligés. Quand je me serai dépêtré de ce travail ingrat, j 'achèverai ces Lettres anglaises 6 que vous connaissez ; ce sera tout au plus le travail d'un mois ; après
i. Inès de Castro : Tragédie de La Motte (voir la noie 1 de la page i3), qui fut représentée en 1723 avec beaucoup de succès.
2. AfHe Gaussin (1711-1767), célèbre actrice de la Comédie-Française ; elle créa le rôle de Zaïre et le public lui attribua en grande partie le succès de la pièce. Elle se retira du théâtre en 1765.