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QUATRIÈME PARTIE

LETTRES CHOISIES

DE

Mme ROLAND

(MARIE-JEANNE PHLIPON) (1754-n93)

NOTICE

Marie-Jeanne Phlipon est née à Parisle 18 mars 1754.

Son père était graveur et occupait quelques ouvriers dans un appartement situé rue de la Lanterne, dans la Cité.

Plus tard Phlipon alla habiter dans la maison qui fait le coin du quai de l'Horloge et du Pont- Neuf. Le père de Phlipon avait été marchand de vin ; sa mère, qui vivait encore, avait été gouvernante dans une grande maison. La mère de Marie-Jeanne, Marguerite Bimont,

Marie-Jeanne Phlipon, dame Roland (d'après une estampe).

était aussi de petite origine et n'avait apporté que très peu de fortune à son mari. On voit déjà dans quel monde va s'écouler l'enfance de Marie-Jeanne, de Manon comme on l'appelait volontiers : rien ici qui ressemble à la société où fréquentèrent la plupart des personnages dont les lettres trouvent place dans ce recueil. Notre auteur appartient cette fois aux rangs les plus humbles de la petite bourgeoisie parisienne. Des marchands, des artisans, de petits rentiers, quelques ecclésiastiques de très médiocre fortune, voilà la plupart des modestes héros que nous apprennent à connaître les Mémoires de Mme Roland.

Ardente, vive, avide de lire et d'apprendre, on conçoit assez que la jeune fille ne dut point trouver autour d'elle de guide bien sûr pour diriger ses études et ses lectures. C'eût été pour toute autre un malheur ; ce fut pour elle un bienfait du sort, et Ton est en droit de se demander si une éducation plus régulière et mieux ordonnée n'eût pas eu pour effet d'éteindre ou d'atténuer l'ardeur de ce génie si noble, si puissant, si personnel. Mme Roland eut des maîtres pourtant, mais elle les choisit elle-même : ce sont les grands écrivains dont elle se sentait la fille par l'esprit; c'est Plutarque, c'est Jean-Jacques, plus tard ce fut Tacite ; — à la vérité ses lectures furent plus mêlées, et, dans sa première jeunesse, tout parut bon à sa curiosité passionnée, depuis Télémaque jusqu'aux romans de Voltaire; — mais ce sont bien là les maîtres de son esprit et de son cœur, les amis préférés, ceux dont les ouvrages furent comme le miroir dans lequel elle sut pour la première fois reconnaître et démêler les traits de sa propre nature.

Si Mme Phlipon était trop peu cultivée pour diriger utilement les études de sa fille, c'était une femme de bon cœur et de bon sens ; elle sut inspirer à Manon un amour et une vénération qui ne se sont jamais démentis. Elle était très pieuse et il était naturel que l'âme ardente de l'enfant, subissant d'abord cette chère influence, se laissât pénétrer des mêmes sentiments. A onze ans, Manon, par ses larmes et ses prières, obtint qu'on la mettrait, pour y faire sa première communion, au couvent1 des Dames de la Congrégation. Elle en sortit au bout d'un an, y laissant deux amies, qui vont devenir ses confidentes de tous les jours, Mllcs Henriette et Sophie Cannet. Quand ces

î. Situé rue Xeuve-Saint-Étienne, dans le faubourg Saint-Marcel (derrière le Jardin des Plantes).

Cahen. — Lettres du xvme siècle. 1*

jeunes filles furent retournées à Amiens, leur ville natale, MUe Phlipon prit l'habitude de leur écrire toutes les semaines, et c'est à elles que sont adressées la plupart des lettres qu'on va lire.

On y trouvera je ne sais quel curieux et caractéristique mélange de pédantisme naïf et juvénile, de déclamation tour à tour enthousiaste et mélancolique, et d'évidente sincérité : si l'on essaye de se former l'idée de ce qu'a pu être, à l'époque de Rousseau, et quelques années avant la Révolution, le cœur d'une jeune bourgeoise, résignée sans doute à vivre dans l'obscure condition où la vie l'a placée, mais qui se sent supérieure à sa fortune, et qui trouve dans les réflexions mêmes que lui suggèrent sa riche intelligence et son âme généreuse autant de motifs de se préférer secrètement à tant de divinités brillantes, frivoles et vaines, qu'on encense à la cour ou dans les salons, certes, c'est dans les lettres de Mlle Phlipon qu'on verra se dessiner de la manière la plus précise ce type intéressant et singulier. — Et puis c'est Marie Phlipon elle-même qui vit dans cette correspondance, faisant partager à ses amies ses plaisirs, ses chagrins, ses espérances, ses déceptions. Nous la suivons dans les salons modestes où le charme de son esprit la fait remarquer ; nous rions avec elle de tant de projets de mariage, rompus presque aussitôt que formés, et qui tous cependant n'ont pas laissé son cœur insensible ; avec elle nous pleurons la mort de M. de Boismorel, âme d'élite, philosophe affable et sincère qu'elle aima d'une affection filiale. Nous la plaignons surtout de la mort de sa mère (juin 1775) : ce fut une perte cruelle et qu'elle n'eut que trop de raisons de déplorer : Phlipon était vain, faible et léger ; demeuré veuf il ne tarda pas à compromettre gravement les intérêts matériels de sa fille, qui, dès longtemps, avait jugé de la médiocrité de son esprit et de son caractère, mais qui consentit d'abord à toutes les concessions pour ne pas l'abandonner. En 1779, cependant, après plusieurs alternatives de brouille et de réconciliation, il fallut se séparer, et Marie s'en alla habiter une petite chambre de son ancien couvent. Elle était décidée «à v vivre en donnant quelques leçons, lorsqu'un événement heureux vint changer le cours de sa vie.

Un ami des demoiselles Cannet, Roland de la Platière, inspecteur des manufactures, avait vu quelques années auparavant Mlle Phlipon : en 1779, il la demanda en mariage à son père. Phlipon répondit par un refus assez grossier,

paraît-il : c'est même à la suite de cette incartade que Manon se sépara de lui. L'année suivante Roland renouvela sa demande. Cette fois elle y répondit elle-même en acceptant : le mariage eut lieu le 4 février 1180.

Elle allait avoir vingt-six ans ; Roland en avait quarantesix ; mais la jeune femme trouvait dans cette union avec un honnête homme, dont elle admirait le caractère austère et probe, l'ardeur au travail, le dévouement à l'intérêt public, la satisfaction qu'elle avait toujours le plus enviée : elle s'associa dès l'abord aux travaux de son mari ; et quoiqu'elle n'ait jamais cessé d'animer le foyer du charme délicat de son cœur et de son esprit, les événements ne la surprirent pas incapable et désarmée, quand ils vinrent offrir à l'activité de son génie une si étonnante carrière.

Si Ton a bien compris quels sentiments éprouvait à l'égard de la société de son temps la fille de l'artisan Phlipon, il sera facile de deviner avec quel enthousiasme Mme Roland accueillit les principes de 89; par avance aussi l'on pourra prévoir à quel moment elle devait tenter de dire, à son tour : « Tu n'iras pas plus loin, » à cette révolution libératrice qui avait, en exaltant son âme, réalisé les rêves les plus audacieux de son ambition.

En 1787, Roland, que ses fonctions avaient successivement forcé de séjourner à Paris, à Amiens, à Lyon, en Angleterre, en Suisse, était établi avec sa femme dans une propriété de famille, au clos de la Platière, près de Villefranche, dans la généralité de Lyon. Tout de suite ils se firent remarquer tous deux, par leurs actes et par leurs écrits, au premier rang de ceux qui, dans le pays, soutenaient et propageaient les idées nouvelles. C'est ainsi qu'ils entrèrent en rapport avec un homme qui commençait lui-même à jouer à Paris un assez grand rôle et dont ils restèrent les amis et les admirateurs fidèles, Rrissot, le principal chef du futur parti girondin. Quand Roland se rendit comme député extraordinaire de la municipalité de Lyon auprès de l'Assemblée constituante en 1791, il séjourna dans la capitale des derniers jours de février au milieu du mois de septembre, et les amis de Brissot commencèrent à se réunir dans le salon de Mme Roland.

Au mois de décembre les Roland revinrent à Paris : les inspecteurs des manufactures avaient été supprimés par l'Assemblée constituante et Roland songeait à faire valoir ses droits à une pension de retraite. Mais la politique le prit dès les premiers moments de son séjour, et trois mois après, à

la suite de négociations dont Brissot avait été le principal instigateur, le roi l'appelait au ministère de 1 intérieur. Dumouriez, Clavière, un peu plus tard Servan, étaient chargés des affaires étrangères, des finances et de la guerre. Dès lors, l'histoire de nos héros se confond avec celle de la Révolution.

On sait comment, dès le mois de juin 1792, Louis XVI renvoya ses ministres dans lesquels il voyait, et non sans raison, plutôt des surveillants hostiles que des collaborateurs et des sujets fidèles.

Puis les événements se précipitèrent : à peine est-il utile de rappeler ici l'invasion des Tuileries (20 juin) et le manifeste du duc de Brunswick (25 juillet), auquel Paris répondit par la journée du 10 Août, la famille royale enfermée au Temple, et les révolutionnaires s'emparant du ministère, où Roland rentre triomphalement et où il se trouve cette fois, pour son malheur, le collègue de Danton.

La royauté maintenant est abolie de fait, sinon par la constitution. C'est le moment où les partis, unis jusque-là pour la victoire, vont apprendre à se distinguer et à se haïr. Roland et ses amis croient assuré le triomphe de leurs idées,, et, dans les alliés de la veille, ils vont trouver désormais les adversaires les plus implacables et les plus acharnés. Mme Roland, surtout, devient l'objet d'incessantes attaques. Point d'acte du ministre, en effet, derrière lequel on ne sentît son influence, point de circulaire où l'on ne devinât sa main ou son inspiration. Il n'est pas jusqu'à l'admiration qu'elle inspirait aux Girondins que la calomnie n'exploitât contre elle, en essayant de déchirer sa réputation, comme on incriminait sa politique. Mme Roland, de son côté, il faut le dire, ne faisait rien pour désarmer ses ennemis. On peut la louer de sa fermeté ; il convient sans doute aussi de regretter son manque de clairvoyance. L'horreur qu'elle éprouvait pour Danton, en qui elle voyait le principal instigateur des massacres de Septembre, peut se justifier : on s'afflige cependant, et pour elle, et pour le parti dont elle était l'âme, et peut-être pour la Révolution elle-même, qu'elle n'ait pu triompher de sa répulsion pour tâcher de cimenter, contre la tyrannie menaçante de Robespierre, l'alliance de la Gironde et de ce puissant tribun, au génie tout ensemble si net et si hardi.

Au fond, ce n'est pas Danton tout seul, c'est la foule dont il était le représentant et l'interprète que Mmc Roland redoutait

et méprisait. Ce fut là la seule erreur de cette femme admirable, si compatissante d'ailleurs qu'elle se soit toujours montrée aux misères du peuple : elle crut la Révolution finie du jour où les courtisans de l'ancien régime furent remplacés à la tête des affaires par un bourgeois vertueux, laborieux et savant, tandis qu'une bourgeoise nourrie de Plutarque et pleine de génie recevait dans les salons du ministère les hommages prodigués jadis à la naissance et refusés ou mesurés au talent et à la vertu.

Les montagnards ne lui pardonnèrent pas ses dédains, non plus qu'à son mari. Le 23 janvier, deux jours après l'exécution de Louis XVI, Roland, abreuvé d'outrages, quittait le ministère; le 31 mai le parti tout entier de la Gironde s'écroulait, et, tandis que ses membres étaient arrêtés ou forcés de s'enfuir, Mme Roland était conduite à la prison de l'Abbaye (1er juin 1793). Quelques semaines plus tard, elle était transportée à Sainte-Pélagie et enfin, le 1er novembre, écrouée à la Conciergerie. Là, tranquille sur ellemême, pleine d'enthousiasme pour la liberté et d'horreur pour le crime, elle rédige, avec une étonnante lucidité d'esprit, ses Notes sur son procès, avec un Projet de défense, qui forme le couronnement des admirables écrits que, sous le nom de Mémoires particuliers et d'Appel à l'impartiale postérité, elle avait composés pendant les cinq mois de détention subis à l'Abbaye et à Sainte Pélagie. Elle sortit de prison le 8 novembre pour être conduite à l'échafaud. « Elle y monta, dit Tun de ses biographes, avec une sérénité radieuse qui étonna dans un temps où Ton savait mourir. »

Pour qui furent ses dernières pensées? Pour la liberté, sans doute, qu'elle invoqua, dit-on, dans son dernier cri; puis pour tous ceux à qui, quelques jours auparavant, elle demandait pardon d'aspirer à quitter la vie, pour sa fille, pour son mari, qui devait se tuer huit jours après la mort de celle qu'il avait aimée, afin de ne pas lui survivre, pour Buzot enfin, le généreux Girondin que Mme Roland, sans cesser de rester fidèle à son époux, qu'elle vénérait, aima d'un amour aussi pur que passionné; et le souvenir de cette affection suprême achève de fixer dans notre esprit les traits immortels de cette femme illustre.

La correspondance de Mmc Roland ne peut être jugée à la même mesure que celle d'une Sévigné ou dune Du Deffand : où Marie Phlipon en effet aurait-elle puisé ce sentiment de la mesure et de la propriété dans l'expression qui fut comme

naturel à ces esprits délicats? Mais en revanche en dehors des affections de la famille et des relations mondaines, quelles passions agitèrent ces vies élégantes et paisibles? Et quelle comparaison peut-on faire de quelques réflexions superficielles sur les grands événements qui se décidaient dans le conseil du roi, avec les rêveries enflammées de cette bourgeoise au cœur républicain, qui s'ignore et se cherche, jusqu'au jour où sa destinée fait d'elle l'ouvrière la plus généreuse du triomphe de la démocratie, et bientôt la victime la plus sereine de ses excès? Ce n'est point le style, quoiqu'il soit parfois plein de grâce et qu'il égale ailleurs naturellement la sublimité de la pensée, ce n'est point le style de Mme Roland, c'est son âme qu'il faut admirer en lisant ses lettres. Cette correspondance en effet ne demeure pas seulement comme un chapitre très instructif de l'histoire de la bourgeoisie parisienne. On y suivra surtout les péripéties d'une vie dont la trame logique ressemble à celle d'un roman bien fait, d'un roman dont l'éloquence paraîtrait parfois un peu tendue et le personnage principal mêlé de grandeur et de faiblesse, mais dont le dénouement serait héroïque et qu'on sentirait inspiré tout entier par un amour sincère de la justice et de la vertu i.

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