A MADEMOISELLE SOPHIE CANNET
8 mai 1772.
Je m'ennuie de ne pas recevoir de tes lettres : tout ce que je fais est accompagné d'un air d'agitation et d'inquiétude. Je cours au royaume de Siam avec M. Turpin 3,
1. Nous empruntons les lettres qu'on va lire aux publications suivantes : Lettres autographes de Mme Roland adressées a Bancal des Issarts (Paris, i835) ; Lettres de Mme Roland aux demoiselles Cannet,
£ubliées par Daubai] (Paris, 1867); dires de Mme Roland à Buzol (à la fin de l'Etude sur Mme Roland de Dauban, Paris, îKfi/,).
•'. Marie Plilipon avait connu
Congrégation (voir la notice). Elle s'était liée particulièrement avec Sophie, moins vive, mais plus douce que sa sœur aînée, dont l'humeur paraissait un peu impérieuse. Les demoiselles Cannet retournèrent à Amiens en 1769, et c'est alors que leur amie commença à enlreteniravec elles la correspondance dont on va lire des extraits.
3. Turpin (1709-1799), historien M»" Henriette (1749-1888) et. Sophie français qui a laisse, entre autres Cannet (1751-1795) d'Amiens, en ouvrages, une Histoire civile et na- 171;.), ai; couvent des Dames de la I lurelle du royaume de Siam (1771).
je reviens me promener dans nos manufactures avec M. Pluche \ je cause avec Plutarque, j'écoute l'abbé Xollet 2, je ris des idées tourbillonnantes de Descartes 3; puis, laissant là les physiciens, les philosophes, je fais un saut à Amiens, je m'approche de l'hôtel de ville *, je cherche dans les maisons qui l'environnent quelqu'un qui m'intéresse, je sors, je vais dans ce joli endroit entrecoupé de canaux qu'on nomme la Hautoye, je m'y promène : avec qui ? Hélas ! tu le sais bien. De toutes ces courses je reviens à mon écritoire, je la regarde avec des yeux de complaisance, je voudrais bien... mais j'hésite : je prends la plume et la rejette à l'instant. Quoi ! tracer encore quelque sèche dissertation d'un sérieux glacial, censurer d'un ton grave les agréments du petit-maître, les charmes de la femme à bagatelle % moraliser impitoyablement, sans reprendre haleine, tout le long d'une lettre de huit pages! Quels projets ! quelle folie ! Cepenpendant ces fameuses considérations ne m'effrayaient pas : un seul scrupule me retenait 6. Mais voilà qui est fait : je n'en veux plus parler. J'ai eu tort, je le vois bien, et dorénavant, lorsque tu seras si longtemps sansm'écrire, je causerai toujours en l'attendant, et je laisserai la scrupuleuse et sotte prudence crier à l'imporlunité tant qu'elle voudra. Néanmoins tu m'obligeras infiniment davantage en ne me mettant point dans ce cas-là. Voilà le manège que mon cœur impatient me fait jouer depuis plusieurs jours. J'étais encore hier dans cette agitation quand je me mis à table pour dîner. Ma chère et tendre amie m'occupait trop pour qu'il fût possible de ne pas
i. L'abbé Pluche (1688-1761) est routeur d'un ouvrage qui eut le plus grand succès : Spectacle de la nature ou Entretiens sur l'histoire naturelle et les sciences (1702).
2. L'abbé Xollet (1700-1770). professeurde physique, qui fut membre «h- l'Académie de- sciences: il avait.
• 1rs 17',:}. rédigé et publié ses Leçons.
:!. Allusion à une théorie de Descartes qui prétendait expliquer le système du monde par des tourbillOQS de matière subtile entraînés autour du soleil et des étoiles tixes.
Quoique le xvin0 siècle se soit iTeaucoup moqué de cette théorie, elle cherche, on le voit, à ramener l'explication du système du monde aux lois du mouvement et n'est pas sans rapport avec la théorie de Newton.
',. Près duquel demeuraient les dames Cannet.
5. Allusion à quelques portraits tracés par M,u Phlipon dans une lettre antérieure.
6. MIU Phlipon veut dire qu'elle se demande si elle doil écrirequand son amie n'écrit pas .'
s'en apercevoir. On avait déjà reçu ta lettre, mais on savait que je n'aurais pas la force de me posséder de manière à pouvoir dîner avant de la lire. Comme on ne voulait pas que je me donnasse une indigestion en mangeant trop vite, et que d'ailleurs on s'amuse de mes surprises, rien ne me fut dit. A la fin du repas, je parlai de toi. Pour réponse, mon papa me présenta un plat d'échaudés parmi lesquels j'aperçus ta lettre. Je ne sais lequel fut plus grand de l'étonnement ou du plaisir ; mon pauvre petit cœur ne put contenir tant de joie; je n'y entendis point d'autre finesse que de pleurer : on se mit à rire. Voilà les tours que l'on me joue! voilà la joie que me donnent tes chères nouvelles! joie si grande que ses effets ressemblent à ceux du chagrin, tant il est vrai que les extrêmes se touchent. Chaque jour me découvre de nouveaux sujets de t'aimer. Quelle douceur! quelle tendresse ! quelle confiance ! quelle franchise ! que de candeur! avec quelle ingénuité tu me contes tes défauts! Tu te plains ; mais sais-tu bien que je ne suis guère meilleure? Je hais, à la vérité, la médisance; je ne trouve rien de plus bas que de déchirer les absents, cependant je ne me ferais pas scrupule de dire à une intime amie ce que je pense des autres. Je trouve tout à fait méchant et effronté de railler quelqu'un en compagnie; mais je t'avoue que j'ai la malignité de me plaire à faire sentir adroitement à quelqu'un, dans un tête-à-tête, les ridicules que je lui connais.
Il faut que je te fasse la confession d'une de mes faiblesses à ce sujet. Une demoiselle, déjà âgée et de médiocre fortune, déclamait vivement, il y a quelque temps, contre le luxe. Certainement, si elle s'en fût tenue aux généralités, elle aurait eu raison, et je me serais volontiers jointe à elle; mais elle s'attachait principalement à blâmer les personnes qui portaient des diamants, et, sans vouloir faire de mauvaises interprétations, il était visible que ce n'était que par jalousie. La suite le prouve bien. Elle trouva dernièrement une occasion favorable pour en acheter: elle entra en marché; je le sus et me promis bien de la badiner la première fois que je la verrais, en
lui faisant observer qu'en portant des diamants elle allait contracter l'engagement tacite de ne plus condamner les personnes qui ont cette vanité. Puis, réfléchissant, je me dis à moi-même : Voilà assurément une belle résolution ! quoi! parce qu'elle a la faiblesse de céder au plaisir de porter des bijoux, il faut que j aie la faiblesse de céder au plaisir de la raillerie! Il n'en sera pas ainsi. Non ! je ne dirai rien. — Déjà je m'applaudissais de ma victoire. Je la vis le soir même; elle venait de rendre ses diamants qu'elle n'avait pas trouvés assez beaux; la tentation était délicate : j'y succombai. Je lui fis entrevoir ce que je pensais avec beaucoup de ménagement; mais, réellement, je me suis moquée de moi-même bien plus sérieusement lorsque, depuis, je réfléchis sur ma faiblesse, que je trouve pitoyable. Eh bien, ma bonne amie, qu'en dis-tu? si ce petit plaisir de badiner les autres en particulier n'esl pas trop méchant, il faut convenir au moins qu'il n'esl guère charitable. Tu vois un de mes défauts : aveu pour aveu.
J'admire cette parfaite sincérité à me faire confidence de ton peu de penchant à la générosité. Cela ne doit pas te fâcher : ce sentiment peut devenir en toi une vertu d'acquis et de réflexion, bien plus louable par cette raison. Je t'avoue que je n'ai aucun mérite à la pratiquer, car j'y suis singulièrement portée. C'est en moi une inclination toute naturelle, une vertu tout humaine. Au doux nom de bienfaisance, à la vue d'un malheureux, mon âme se dilate, mon cœur s'attendrit, mes yeux laissent couler des larmes délicieuses, et toujours, ce me semble, mes mains s'ouvriraient pour verser des secours, si toujours elles en avaient à répandre.
Le récit de ton bal m'a amusée. Mon Dieu! quelle sotte figure j'aurais faite à une pareille assemblée, moi qui ai l'habitude involontaire de rougir des niaiseries des autres! Il est vrai qu'il y avait bien des sujets à réflexion en considérant toutes ces jeunes personnes, occupées sérieusement à s'approprier des grâces qui, justement pour être recherchées, cessaient d'être des grâces. Que de soins, que de peines pour parvenir à plaire! Pla-
cée sur le théâtre du monde, on prétend s'attirer tous les applaudissements : vient-il à se présenter une rivale plus brillante, dans quelle posture gênée ne fau.t— il pas se tenir pour ne pas se laisser totalement éclipser! Que de choses à dire sur cette folie si ridicule et si commune ! Ce n'est pas la matière d'une lettre : nous traiterons cela plus amplement clans une douce et charmante conversation, si jamais le ciel, sensible à nos vœux, nous procure le bonheur de nous rejoindre.
Hélas! puis-je dire cela sans regrets et sans souhaits! Puisque tu t'amuses de mes récits, je te rendrai compte des compagnies que j'ai vues depuis huit jours. Je suis sortie plus qu'à mon ordinaire, et par conséquent j'ai vu plus de monde. J'allai dîner mercredi chez ce cher oncle1 que je t'ai dit ressembler un peu au chanoine d'Amiens, en compagnie de deux curés et de deux vicaires de Paris! tu vois que l'assemblée était bien canonique. Je m'y amusai plus encore à écouter qu'à parler...
Le lendemain, nous fûmes dîner chez un de nos parents fort honnête homme2. Mon pauvre cousin n'a reçu pourtant que l'éducation de Laridon négligé 3, mais il supplée à la délicatesse des manières par un bon fonds de religion et une exacte droiture de sentiments. Il porte dans le commerce la franchise gauloise et une probité qui peut passer pour rare au xvme siècle ! sa petite femme douce, active, appliquée, le seconde à merveille.
Ce même soir, autre société. Je fus chez cette dame italienne dont je t'ai parlé1. Outre qu'il faisait vilain, c'était la première fois que le concert donnait depuis la grande quinzaine durant laquelle on l'avait interrompu; et la réunion se sentait de ce dérangement. Néanmoins, je fus étonnée de n'y pas voir la fille savante5, qui vient pour l'ordinaire assez régulièrement. Je la cherchai des yeux, non pas pour lui demander l'éclaircissement de
i. L'abbé Bimont, frère de M Phlipon.