‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 239 sur 381 · A MESDEMOISELLES HENRIETTE ET SOPHIE CANNET · texte numérisé non relu

A MESDEMOISELLES HENRIETTE ET SOPHIE CANNET

Du 10 septembre 1776.

Vous me demandez des détails sur la mort du Sage1. Traînant depuis un mois, M. de Boismorel se proposait de venir me voir et me l'avait fait dire par son fils, lorsque je reçus de lui un billet dans lequel il se plaignait d'un horrible mal de tête, et manifestait la crainte de la lièvre tierce2. Cette indisposition est fort commune actuellement dans ce pays, c'est la maladie du jour : je n'en fus pas fort effrayée. Cependant j'envoyai savoir de ses nouvelles : on me dit qu'il était toujours dans le même état. Presque à la même époque, je fus obligée de me mettre au lit pour semblable cause. Plusieurs jours s'étaient passés, je n'apprenais rien de nouveau ; je priai mon père d'aller à Bercy : il y fut, et revint me dire avec une franchise dont il se repentit aussitôt, que M. de Boismorel se trouvait au quatorzième jour d'une fièvre putride, qu'il ne voyait et n'entendait plus. Cette nouvelle ne diminua point le violent mal de tête dont je souffrais alors. Néanmoins j'espérais beaucoup, pour ne rien dire de plus; il me semblait qu'un homme fort, de quarante-cinq ans, devait surmonter cet assaut. — J'allais mieux, et je venais de me lever, quand une femme, chargée par moi de s'informer de l'état du malade, arriva en me disant : « M. de Boismorel est mort. » Je ne puis te peindre la révolution qui se fit alors dans ma frêle machine ; je sentis mes forces défaillir, mes genoux trembler, mon sang- se retirer vers le cœur : il semblait qu'on me l'arrachât.

L'imagination ne m'offrît plus que des tableaux accablants. Je vis cet homme que je respectais comme un père, que j'aimais comme mon égal, s'éteindre tout à coup... l'effroi, le silence et le deuil s'étendre dans cette vaste maison, où il régnait avec tant de sagesse et de

i. Voir la note 2 de la page3i2. j ?.. On appelle fièvre tierce une M. de Boismorel était mort quel- fièvre qui revient périodiquement ques jours auparavant. | de deux jours l'un.

douceur. Je le vis, froid et insensible, étendu tristement près du seuil où plus d'une fois il me donna la main avec tant d'intérêt et d'honnêteté ; je le suivis, environné de l'appareil funèbre, sur ce chemin qu'il parcourut tant de fois en lisant mes lettres... Ah! les belles images de Montmorency1 sont empoisonnées pour moi... Souvent je me retrouve avec lui par la pensée dans le parc de Saint-Gratien; nous pleurions ensemble d'attendrissement et de respect au souvenir du héros qui l'habita jadis et qui l'embellit : pouvais-je donc alors penser que bientôt je verserais des larmes plus amères sur celui qui me donnait le bras !

Je ne suis plus, il est vrai, dans une agitation aussi grande qu'il y a huit jours, mais je suis loin d'avoir retrouvé mon équilibre. Je porte avec moi un certain poids qui m'oppresse le cœur et me ramène à ces tristes objets. J'en veux à tous les vieux visages ; je ne vois pas un homme paraissant avoir plus de quarante-cinq ans sans prendre contre lui de l'humeur : il me semble qu'il ait volé au Sage le surplus de ses années. — Je voulais me remettre à l'étude, c'est mon asile; mais je suis encore trop affectée. Si je cherche à méditer, l'imagination m'emporte aussitôt dans un vague dont je ne puis sortir; d'ailleurs l'application me serait contraire pour le moment;... je vais aller à Yincennes 2 pour quelques jours afin de me refaire un peu.

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