‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 242 sur 381 · A MADEMOISELLE SOPHIE CANNET · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE SOPHIE CANNET

Du 25 décembre, à une heure du matin.

Je ne suis point à la messe de minuit comme tu vois; j'y aurais bien été;... mais le temps est affreux, mon père ne trouvait pas cette dévotion nécessaire : ainsi point de bruit, tout le monde est resté à la maison.

Tu trouves peut-être singulier que je t'écrive toujours à la première heure des vingt-quatre : un petit détail de ma vie journalière t'instruira de la disposition de mes instants. Je ne me lève jamais dans cette saison qu'à près de neuf heures; la matinée s'emploie aux affaires de maison et de ménage; l'après-midi je travaille à l'aiguille en rêvant à force, et en fabriquant tout ce qui me plaît, vers, raisonnements, projets, etc. Le soir, ordinairement je lis jusqu'au souper, dont l'heure est incertaine, parce qu'elle dépend du retour du maître, qui, toujours sorti durant la journée, sans égard à ses affaires l, me laisse trop souvent répondre aux survenants désireux de traiter avec lui. Il rentre la plupart du temps à neuf heures et demie, quelquefois à dix et au delà. Le souper est bientôt fait; car lorsque les mets ne sont pas nombreux, lorsqu'on ne dit mot et qu'on mange vite, les repas ne peuvent être de longue durée. — Alors je prends les cartes pour amuser mon père, et nous jouons au piquet. Dans les intervalles, je tache de former une conversation : des réponses laconiques la brisent sur-le-champ. Je suis toujours à remuer l'écheveau pour attraper un bout de fil; je sue ; mais c'est en vain. Le temps s'écoule; onze heures sont sonnées: mon père se jette au lit, et moi j'entre dans ma chambre, où j'écris jusqu'à deux et trois heures.

Le philosophe républicain, le gentilhomme malheureux2, de pauvres petites parentes, trois ou quatre personnes

i. Voir la note 3 de la page 336.

2. Voir, sur le philosophe républicain^ la note i de la page 3i4- Le gentilhomme malheureux fréquentait au<si chez Phlipon : Marie l'a dépeint, dans une lettre antérieure, ■* obligé pour vivre de se servir des

talents que l'éducation lui a procurés et adoucissant son état par la bonne philosophie. — Son génie plaisant, ajoute-t-elle. se prête au comique malgré ses disgrâces; il oui plie avec Apollon les sottises de la fortune. »

Cahex. — .Lettres du xvm° siècle. 19

par-ci par-là, viennent de temps à autre pour me voir. Je vais par intervalles rendre mes tristes devoirs à ma grosse grand'mère l, faire visite à un bon oncle2, au petit nombre de gens à qui je puis être utile, et enfin une fois la semaine à Mlle Desportes3. Cette dernière visite est l'affaire d'une demi -journée, dont une partie s'emploie à cette conversation aisée de deux personnes qui s'estiment, et l'autre au jeu, qui sert d'amusement aux personnes que ma cousine réunit chez elle.

Il faut un coup de crayon sur cette société. Elle est composée de cinq ou six hommes de robe, commerce et petite finance, tous honnêtes, doux, paisibles et médiocres. L'un d'eux cependant, autrefois avocat, jeune encore et célibataire, montre de l'esprit, de l'imagination, de la facilité ; mais il est délicat, faible, peureux, et se croit en droit de finasser sur tout. Je distingue à l'opposé un gros richard, vieux millionnaire, sourd, sot, dégoûtant, ayant d'ailleurs le ton tranchant et le propos à l'impératif. Au reste, un certain bon sens circule dans le général ; beaucoup de décence, peu de raisonnements, assez de gaieté, de la religion, des vertus, des préjugés du monde, quelques-unes de ses petitesses, des contradictions comme partout. Joignez à ces personnes une dame veuve, retirée du commerce, femme sensible et bonne, fine et dissimulée pourtant; puis sa fille, rose toute fraîche, qui ne fait que s'épanouir; un petit individu bonhomme ; enfin la maîtresse du logis, dont le caractère est gai, le cœur humain, les manières nobles, le commerce sûr, l'esprit ordinaire, mais aiguisé et prudent : vous aurez l'esquisse de la société en question.

Je vois peu Mmo Trude1, qui ne sort guère plus que moi ; mais son mari ne peut rester trois jours sans venir me voir. C'est un être fort singulier, un diamant brut ; violent, sensible, peu poli, franc à l'excès, droit comme personne, il hait le monde et craint de s'y trouver, sen-

i. Voir la note 1 de la page 3o5.

:>.. Sans doute M. Besnard. Voir la note i de la page 3o6.

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