‹ Lettres du XVIIIe siècleChapitre 244 sur 381 · A MADEMOISELLE HENRIETTE GANNET · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE HENRIETTE GANNET

Du 20 janvier 1777.

J'étais priée hier à dîner chez Mlle Desportes1; nous nous y rendîmes. La compagnie était de belle humeur : c'est le ton de la société, je le pris, et les plus fins y furent attrapés. Je crois que je le fus aussi; car à force de jouer la gaieté, je fis le rôle tout naturellement; mon imagination se débanda; le petit couplet trouva sa place; la guitare fut apportée par l'ordre de la maîtresse. Celleci, je ne sais pourquoi, cherchait à me faire briller. Mais, plutôt, je me doute du pourquoi2 ; je m'en inquiéterais si j'étais présomptueuse. Enfin, j'espère n'avoir pas été trop aimable, et je souhaite qu'on me laisse tranquille... Le pis de l'histoire, c'est qu'après avoir fait l'agréable toute la journée, je rentrai vers dix heures avec un mal de tète fou; je me jetai au lit, j'eus un frisson bien conditionné, et je passai la plus détestable nuit du monde. Tant il est vrai qu'ici-bas tout est compensé! Je me suis levée ce matin assez fatiguée; j'ai écrit pour me distraire, et à présent qu'il est onze heures du soir, je ne me porte pas trop mal...

A propos de malheurs de cette importance, je suis accusée de bel esprit par une femme qui ne m'a jamais vue. Que dis-tu de l'aventure? Elle n'est pas nouvelle, sans doute : chaque jour on voit dans le monde des jugements de cette sagesse. Il faut te détailler ma cause :

1. Mlle Desporles. V oir la note 3 de ! 2. On songeait sans doute pour la page précédente. i elle à un mariage.

autant vaut cette bagatelle que toute autre misère.

La sœur du défunt Sage1 (que je regrette toujours de toute mon âme) vint ici il y a quelques jours pour charger mon père d'une emplette de bijoux : elle marie très prochainement son fils, conseiller2 de vingt ans, grave comme on Test à cet âge, joli de figure, leste, léger, homme à la mode enfin. Je n'avais jamais vu cette dame, et cette fois je ne la vis pas encore, parce que, n'ayant pas de toilette faite, je restai dans mon cabinet3. Je m'en trouvai bien : rien n'est si charmant que de regarder les gens de dessous la tapisserie : on saisit tous les ridicules ; et l'observation, le raisonnement ou la malice en font leur petit profit. Cette femme est spirituelle, dans le sens qu'on donne vulgairement à cette expression ; elle s'exprime avec la plus grande facilité et de la manière la plus heureuse; juge excellent de ce qui plaît (non généralement et dans tous les lieux, mais à Paris, et dans ce qu'on nomme le beau monde), elle tranche, discute, résout en deux secondes les choses les plus sérieuses, tout comme elle dirait : « Cette robe est de bon goût, cette coiffure sied à ravir. » Veuve depuis quelques années d'un vieux mari fort riche, ayant elle-même plus des quarante, elle commence d'allonger son papillon 4 et de parler morale.

Après avoir causé de ses affaires, de ses embarras, de ses actions, elle s'étendit sur le compte de son fils, et son éloge fut complet... Notez que le Sage me disait de son cher neveu qu'il ne lui connaissait d'autre mérite que quarante mille livres de rente.

Lorsqu'elle eut fini ce chapitre, celui de son frère eut son tour. C'était, suivant elle, un pédant qui ennuyait tout le monde, parce qu'il ne pouvait causer presque avec personne; toujours occupé d'idées abstraites, il se perdit en voulant augmenter la portion d'intelligence que le ciel lui avait départie ; avec ses d'Alembert et sa philosophie moderne, il s'efforça d'approfondir, et hâta lui-

t. Voir la note 2 de la page 3i2. 3. Voir la note 1 de la page 3o3.

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