Conseiller au parlement. 4- Récit qui ne finit pas
même sa mort. — Ici, j'eus une belle tirade sur la philosophie moderne, et force étalage de grands principes religieux. Elle ajouta bientôt que son frère lui avait parlé de moi : elle répéta même beaucoup de choses qu'elle tenait de la bouche du Sage, et auxquelles je reconnus la bonne opinion et la tendre amitié de ce pauvre défunt à mon égard. Puis, avec un ton d'intérêt, elle dit à mon père : « Je crains vraiment quelle ne donne dans le bel espril : on dit qu'elle en est tant soit peu entichée; cet inconvénient demande à être prévu ou corrigé ; mon frère lui prêtait des livres : pourvu qu'il ne lui en ait donné que de bons! » — J'étais toujours dans mon cabinet, d'où j'entendais tout, à l'insu de la dame. Mon père, tu t'en doutes bien, silencieux aux remarques comme aux compliments, se bornait à la pantomime et faisait force révérences.
Je suis persuadée que la petite accusation qui me concerne vient du jeune de Boismorel, humilié au fond de l'âme delà lettre anonyme1, qu'il attribuait à des gens de mérite, et à laquelle il n'a pas su répondre. Quant à cette femme à grands principes, elle est remplie des petites fadaises du monde; haute, vaine, tracassière, étourdie, avec un ton d'importance, de capacité, avec cette politesse qui n'a que le masque de l'affabilité, elle fait trouver
i. M. de Boismorel avait jadis demandé à M"c Phlipon d'écrire à son fils une lettre anonyme pour exhorter ce jeune homme à la vertu : celui-ci avait fini par connaître l'auteur de la lettre. Il n'est pas inutile de faire remarquer que la veuve de M. de Boismorel pensait à peu près comme sa belle-sœur sur l'esprit trop libre, à son gré, du Sage de Bercy et de MUe Phlipon.
« Mon père, dit-elle dans sa lettre du \-2 février 1777. fut dernièrement chez Mme de Boismorel. la veuve du Sage, à Bercy. Cette dame esl aimable et dévote à l'excès.
Elle parla beaucoup de moi dans la conversation, et exhorta mon père à me préserver avec soin de t»ut ce qui pourrait affaiblir dans mon esprit les principes de religion. « J';ii. dit-elle, des motifs pour » vous faire cette recommanda-
» tion : voyez-vous ces cahiers dans » la case de ce bureau .'Ce sont des » extraits faits par mon mari des » œuvres de mademoiselle votre » fille, qu'elle lui avait communi- * quées. Je ne conçois pas çom- » ment M. de Boismorel. qui était •• raisonnable, a pu s'aviser de » prêter Bayle à une jeune per- » sonne, Bàyle que je brûlerais » tout à l'heure si je pouvais ramas- » ser tous ses ouvrages! » Cette bonne dame a si bien fait, que mon père, étourdi par son beau sermon, voudrait presque actuellement faire l'entendu sur mes lectures. Mais comme c'est pour la frime, et qu'au fond il ne s'en soucie guère, cela ne saurait durer longtemps, ni me gêner beaucoup. »
— Sur le père de Marie, voir les notes 3 de la page 3o9, î de la page 3io et 3 de la page 33b\
des désagréments à ceux qui traitent avec elle i : mon père Ta éprouvé. C'est une belle diseuse, et rien de plus : elle parle comme un prédicateur, et agit en petit-maître. Oh! quelle différence la noble et touchante simplicité du Sage mettait entre lui el sa sœur! Il n'avait point, il est vrai, cet art d'affecter la supériorité avec des manières civiles; il osait ne pas penser comme tout le monde, el s'exprimer toujours selon son cœur; l'éclat du rang ou de l'opulence n'arrêtait point ses regards, qui allaient chercher l'homme sous les vains dehors dont il était revêtu ; enthousiaste du vrai, il l'accueillait avec transport, aussitôt qu'il venait à le découvrir; son âme forte s'était raidie contre cette foule de petits préjugés du bon ton qui choquent le sens commun ou qui blessent l'humanité; l'afféterie, la mode, le persiflage, les jolis riens, ne purent adoucir sa trempe austère, et furent toujours payés de son mépris. Fidèle à ses principes, constant dans ses vues, uniforme dans sa conduite, on l'accusa d'opiniâtreté el même de folie ; il était trop conséquent et trop sage pour ne pas s'attirer ces reproches.