A UN PREMIER COMMIS
20 juin 1733.
Puisque vous êtes, monsieur, à portée de rendre service aux belles-lettres, ne rognez de si près les ailes à nos écrivains, et ne faites pas des volailles de basse-cour de ceux qui, en prenant l'essor, pourraient devenir des aigles ; une liberté honnête élève l'esprit, et l'esclavage le fait ramper. S'il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n'aurions aujourd'hui ni Horace, ni Juvénal, ni les oeuvres philosophiques de Cicéron. Si Milton2, Dryden 3, Pope4 et Locke 5 n'avaient pas été libres, l'Angleterre n'aurait eu ni des poètes, ni des philosophes : il y a je ne sais quoi de turc à proscrire l'imprimerie : et c'est la proscrire que la trop gêner. Contentez- vous de réprimer sévèrement les libelles diffamatoires, parce que ce sont des crimes; mais tandis qu'on débite hardiment des recueils de ces infâmes calottes*, et tant d'autres productions qui méritent l'horreur et le mépris, souffrez au moins que Bayle7 entre en France et que celui qui fait tant d'honneur à sa patrie n'y soit pas de contrebande.
Vous me dites que les magistrats qui régissent la douane de la littérature se plaignent qu'il y a trop de livres. C'est
1. Premier commis. Un premier commis était un haut fonctionnaire des ministères. Les premiers commis se partageaient les attributions multiples de chaque département et dirigeaient un ou plusieurs bureaux. Celui dont il s'agit devait appartenir à la direction de la librairie relevant du lieutenant de police, si tant est que cette lettre, qui fut, dès 1746, publiée dans une édition des Œuvres de Voltaire, ait été réellement envoyée à son adresse et qu'il ne faille pas y voir une espèce de dissertation satirique sous forme de lettre.